Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/61

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motif du gala, et qui lui faisait remarquer toutes les saillies du bon lieutenant ; de l’autre, Marbre, qu’on pouvait apercevoir à travers la porte, se livrait à toute sa gaieté, et la communiquait au bon M. Hardinge, qui ne pensait plus qu’à la bonne fortune de son compagnon, tandis que moi, quoique assis auprès d’eux à la même table, je ne pouvais songer qu’à ma sœur.

— Voilà de la crème comme on en boit rarement à bord d’un bâtiment ! s’écria le lieutenant en s’apprêtant à terminer son repas par une tasse de café, et je ne crois pas avoir jamais mangé de meilleur beurre. C’est que c’est ma petite Kitty qui l’a fait. N’est-ce pas, monsieur Hardinge, que tout ce qui a passé par les mains d’une nièce nous paraît bien meilleur ?

— Vous allez connaître enfin tout le prix des affections de famille, mon ami, et ce qu’elles répandent de charme sur les moindres circonstances de la vie. Une mère, une nièce, ce sont des présents bien précieux que vous a faits la Providence.

— Et une mère et une nièce du premier choix encore ! s’écria Marbre, de plus en plus enthousiasme. Car enfin, j’aurais pu tomber sur une femme de mauvaise vie, ou adonnée à la boisson, ou n’allant pas à l’église. Pas du tout, je rencontre la crème des mères, une mère que le roi d’Angleterre[1] lui-même ne désavouerait pas pour la sienne. Savez-vous bien, monsieur Hardinge, que j’ai été violemment tenté de tomber à deux genoux, et de demander à l’excellente vieille de bénir son Moïse, ou son Oloff, comme elle aurait voulu.

— Et si vous l’aviez fait, monsieur Marbre, vous ne vous en seriez pas plus mal trouvé. De pareils sentiments vous honorent, et personne ne doit rougir de recevoir la bénédiction d’un de ses parents.

— C’est ce qu’on appelle avoir des idées religieuses, n’est-ce pas, mon cher Monsieur ? demanda Marbre avec une candeur parfaite. J’ai toujours pensé que cela me viendrait à la longue ; et maintenant que je suis soulagé de ce grand crève-cœur de n’appartenir à personne, et de n’avoir personne qui m’appartînt, mes sentiments se sont bien modifiés ; et j’éprouve le besoin de vivre en paix avec toute la grande famille humaine, — toute ? oh ! non ; j’excepte ce coquin de Van Tassel.

  1. À cette époque, les allusions à la royauté se bornaient au roi de la Grande-Bretagne. Des toasts en son honneur étaient assez souvent portés dans les repas.