Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 23, 1845.djvu/70

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Nous venions de nous asseoir quand la porte s’ouvrit lentement, et Lucie entra dans l’appartement.

— Bonjour, mon père, dit-elle en passant le bras autour du cou de son père avec un redoublement de tendresse ; bonjour, Miles, ajouta-t-elle en me tendant la main, mais en détournant la figure, comme si elle craignait que je n’y lusse trop clairement les sentiments qui l’agitaient ; Grace a passé une nuit assez calme, et je la trouve un peu moins mal ce matin.

Nous ne répondîmes rien, et le repas s’acheva dans un morne silence. Quelle différence avec nos déjeuners si gais et si heureux d’autrefois ! Mon père avait dérogé à la vénérable coutume américaine de déjeuner, comme on dit, au saut du lit. C’était à neuf heures seulement que la famille se réunissait, lorsque une heure ou deux d’exercice en plein air avait ouvert l’appétit et disposé l’esprit à l’enjouement. On ne nous voyait pas arriver l’un après l’autre en nous frottant les yeux et à moitié endormis, comme si l’objet de la réunion était un devoir et non pas un plaisir. La conversation était animée ; on se livrait librement à toutes ses saillies, et l’on formait ses plans pour la journée. D’aussi heureux moments ne devaient-ils donc plus revenir ? Cette place, vide à côté de nous, devait-elle l’être toujours ?

— Miles, me dit Lucie en se levant de table, d’une voix qui, malgré elle, tremblait d’émotion, venez dans une demi-heure dans la salle de famille. Grace désire vous y voir ce matin, et je n’ai pas eu le courage de la refuser. Elle est faible ; mais elle croit que cette visite lui fera du bien. Soyez exact surtout ; car une trop longue attente pourrait la fatiguer. Adieu, mon père ; quand j’aurai besoin de vous, je vous ferai prévenir.

À ces paroles de triste présage, Lucie nous quitta, et j’éprouvai le besoin d’aller prendre l’air. Je passai cette longue demi-heure à me promener a grands pas, et je rentrai au moment précis. Chloé m’attendait à la porte, et me conduisit en silence à la salle de famille. Elle avait à peine posé la main sur la serrure que Lucie parut à la porte et me fit signe d’entrer. Grace était couchée sur la petite causeuse où nous avions eu notre premier entretien. Elle était pâle et paraissait souffrante ; mais c’était toujours la même expression de céleste beauté. Elle me tendit affectueusement la main, et je la vis jeter un coup d œil du côté de Lucie, comme pour la prier de nous laisser seuls. Quant à moi, je ne pouvais parler ; je m’assis à mon