Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 27, 1847.djvu/126

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par nos propres yeux, et nous avons pensé qu’il serait imprudent de nous présenter ouvertement dans nos véritables rôles.

— Vous avez sagement agi. Cependant je ne sais trop comment vous recevoir dans vos rôles actuels. En aucune façon vos noms véritables ne doivent être révélés. Les démons du goudron et des plumes, les fils de la liberté et de l’égalité, qui signalent leurs principes comme leur courage, en attaquant le petit nombre avec le grand, s’agiteraient s’ils apprenaient votre arrivée, et se proclameraient encore les héros et les martyrs du droit et de la justice. Dix hommes armés et résolus pourraient cependant en faire fuir une centaine ; car ils ont la lâcheté des voleurs ; mais ils sont des héros avec les faibles. Êtes-vous vous-mêmes en sûreté, ainsi déguisés, sous la nouvelle loi ?

— Nous n’avons pas d’armes, pas même un pistolet cela nous protégera.

— Je suis fâchée de dire, Hughes, que ce pays n’est plus ce qu’il était. La justice, si elle existe encore, a épaissi son bandeau, et ne sait plus reconnaître que le côté le plus fort. Un propriétaire courrait de graves dangers devant le jury, le juge ou le pouvoir exécutif, s’il faisait ce que font des milliers de tenanciers ; et ce qu’ils feront encore longtemps avec impunité, à moins qu’une sérieuse catastrophe n’excite les fonctionnaires à faire leur devoir, en éveillant l’indignation publique.

— C’est un triste état de choses, chère grand’mère, et ce qui le rend plus fâcheux, c’est la froide indifférence de la plupart des citoyens. On ne saurait signaler un plus frappant exemple de l’égoïsme de la nature humaine.

— Certaines personnes comme M. Sénèque Newcome vous répondraient que les sympathies sont pour les pauvres, qui sont opprimés par les riches, parce que les derniers ne veulent pas souffrir que les premiers leur volent leurs propriétés. Nous entendons beaucoup parler par tout le monde des forts qui volent les faibles mais peu d’entre nous, je le crains, sont assez clairvoyants pour s’apercevoir qu’il en existe, dans ce pays, un frappant exemple.

— Pourvu, sans doute, que les tenanciers soient appelés les forts et les propriétaires appelés les faibles ?

— Assurément : le nombre fait la force dans ce pays, où tout le pouvoir repose sur la majorité. S’il y avait autant de propriétaires