Page:Cooper - Œuvres complètes, éd Gosselin, tome 27, 1847.djvu/319

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raissent froids à tous ceux qui cherchent des excitants, et qui s’imaginent que le calme et la dignité sont incompatibles avec une foi vive. « Vos prêtres ne sont pas faits pour opérer des conversions parmi le peuple, me disait dernièrement le ministre enthousiaste d’une autre secte. Ils ne peuvent s’avancer parmi les ronces et les épines sans déchirer les robes et les surplis. » Il peut y avoir en cela un certain degré de vérité, quoique l’obstacle existe plutôt chez les gens à convertir que chez le missionnaire. Les esprits vulgaires aiment les excitations grossières, et se figurent qu’une profonde sensibilité spirituelle doit nécessairement éveiller une puissante sympathie physique. Pour de tels hommes, il faut des soupirs, des lamentations et des gémissements réels, bruyants et dramatiques, des pratiques grossières qui agissent plus sur les sens que sur l’esprit. Peut-être en était-il ainsi de Jaaf, qui n’était pas tombé entre les mains des exagérés durant cette période de la vie où l’on est le plus susceptible de recevoir les impressions extérieures.

Il ne faut pas oublier que Susquesus était de beaucoup supérieur au nègre, comme homme, dans le sens le plus élevé du mot. L’intelligence de Jaaf était flétrie par cette influence délétère qui semble s’appesantir sur l’esprit africain, quelle qu’en soit la cause ; tandis que celle de son compagnon avait toujours été douée des qualités d’une grande nature abandonnée à ses impulsions premières par les excitations d’une liberté sauvage et illimitée.

Tels étaient les caractères des deux hommes extraordinaires que nous nous apprêtions à revoir. Au moment où nous sortions sur la pelouse, ils s’avançaient tranquillement vers le portique, ayant déjà atteint les bocages qui l’environnent et répandent leurs parfums jusque dans la maison. L’Indien marchait devant, comme il convenait à son caractère et à son rang ; car Jaaf n’avait jamais profité de ses années et de nos bontés pour oublier sa condition. Il était né esclave, il avait vécu esclave, et il voulait mourir esclave ; et cela en dépit de la loi d’émancipation qui l’avait libéré bien avant qu’il eût atteint sa centième année. J’avais entendu dire que quand mon père lui annonça que lui et toute sa progéniture, qui était très-nombreuse, étaient libres et maîtres de faire ce qu’ils voulaient et d’aller où ils voulaient, le vieux nègre avait été fort mécontent. « Quel bien tout cela fera-t-il, maître Malbone avait-il dit. Pourquoi ne pas me laisser tranquille ? Le nègre