Page:Coquelin et Guillaumin - Dictionnaire de l’économie politique, 2.djvu/547

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livra surtout aux recherches de la chimie. Il fut un des premiers à installer des becs de gaz dans une de ses habitations. Il avait en même temps une grande joie à lire les chefs-d’œuvre de la littérature, et Fonteyraud[1] a entendu raconter dans sa famille qu’il se plongeait avec des ravissements infinis dans la lecture de Shakespeare. Mais il ne tarda pas à être plus fortement attiré vers l’Économie politique, lorsqu’il eut, a-t-il raconté lui-même, lu l’immortel ouvrage d’Adam Smith, avec lequel il fît une première connaissance en 1799, à Bath, où il avait accompagné madame Ricardo, dont la santé s’était altérée. C’est ainsi que, par la nature de sa profession et par le penchant de son esprit, il se prépara théoriquement et pratiquement aux luttes financières et économiques dans lesquelles il joua un si grand rôle pendant les dernières années de sa vie.

Ricardo débuta comme écrivain et comme Économiste en 1810, à l’âge de 38 ans, par la publication de son écrit intitulé : Le haut prix du lingot (bullion), preuve de la dépréciation des billets de banque. Cette brochure fit une grande sensation, parce qu’elle révélait la véritable cause de la baisse du change anglais et de la dépréciation des billets de banque. Ricardo démontrait que ce n’était point à l’état de guerre qu’il fallait attribuer, comme on le supposait assez généralement, le renchérissement qu’avaient éprouvé toutes les marchandises, mais plutôt à la dépréciation du papier-monnaie. Le ministère ne voulut pas croire à cette dépréciation. Un bullion committee fut nommé au parlement, et M. Horner, qui fit le rapport, convint que la démonstration de Ricardo était sans réplique, et il prouva par le change de Hambourg que le papier perdait 25 pour 100 sur les espèces. C’était aussi l’opinion de Huskisson, Canning, Henri Thornton ; mais la majorité de la chambre des communes n’en fit pas moins, sur la proposition de M. Vansitart, chancelier de l’échiquier, cette singulière déclaration, que le papier n’avait subi aucune dépréciation ! À la tête des adversaires qui combattirent les idées et les mesures contenues dans le traité de Ricardo et le rapport du comité de la chambre des communes, se trouva M. Bosanquet. Celui-ci soutint son opinion dans une brochure qui provoqua une réplique de Ricardo, dans le cours de cette même année de 1811.

La publication suivante de Ricardo est de 1815, à l’époque où se discutait ce fameux bill relatif à l’exportation des blés étrangers, modifié tant de fois depuis, et finalement retiré, sur la proposition de Robert Peel et par les efforts de la ligne du free-trade. Ricardo y soutenait les principes de la liberté commerciale, et y préludait à la théorie de la rente, à laquelle il a attaché son nom. L’an d’après, il publiait un autre tract sur la circulation monétaire, et proposait, pour maintenir le papier au niveau de l’or et le rendre inconversible, de faire échanger les billets de banque contre des lingots du poids et du titre étalonnés.

Ricardo quitta les affaires peu de temps après la paix de 1815, et il se mit à l’étude avec une nouvelle ardeur. En 1816, il coordonna toutes ses idées économiques et financières dans ses Principes de l’ Économie politique et de l’impôt. Il est à remarquer que, dans la préface de ce livre, il est loin de revendiquer comme sienne la théorie de la rente. « En 1815, dit-il, la véritable doctrine, de la rente fut publiée à la fois par M. Malthus, dans un écrit intitulé : Recherches sur la nature et les progrès de la rente, et par un membre de l’université d’Oxford (le docteur West), dans un Essai sur l’emploi du capital en agriculture. Sans une connaissance profonde de cette doctrine, il est impossible de concevoir les effets des impôts sur les différentes classes de la société, surtout lorsque les choses imposées sont des produits immédiats de la terre. Adam Smith et les autres écrivains distingués dont j’ai fait mention, n’ayant pas envisagé avec justesse le principe de la rente, ont, ce me semble, négligé beaucoup de vérités importantes dont on ne peut acquérir la connaissance qu’après avoir approfondi la nature de la rente. » M. Mac Culloch[2] a ensuite vu que l’idée première de cette théorie se retrouvait déjà dans un écrit antérieur de quarante ans, publié en 1777, par un cultivateur anglais, le docteur James Anderson[3], qui semble avoir échappé à Adam Smith, et qu’ignoraient sans doute Malthus, West et Ricardo. Quoi qu’il en soit, nous sommes pour notre compte disposé, d’accord avec MM. Mac Culloch, Senior, Rossi, etc., à attribuer à Ricardo l’honneur de la démonstration complète de cette théorie, entrevue par Adam Smith, traitée en partie par James Anderson en 1777, traitée de nouveau, et d’une manière plus complète, en 1815, dans deux écrits simultanés de Malthus et de West, et finalement exposée avec une merveilleuse clarté par Rossi dans son Cours d’Économie politique en 1841. Ce n’est pas ici le lieu d’exposer cette manière de voir et celles qu’on lui a opposées ; et nous renvoyons à l’article Rente, de M. Passy, et aussi au livre de Rossi, que nous venons de citer. Ajoutons, au sujet des Principes de Ricardo, qu’outre l’impôt et la rente foncière, il traite aussi spécialement des profits et des salaires[4]. (Voyez Salaires.)

Grâce à ces remarquables publications, à son

  1. Notice dans le tome XIII de la Collection des principaux Économistes.
  2. Principles of Political Economy. Londres, 1843, 3e édition, grand in-8, p. 439.
  3. An inquiry into the corn-laws… (Recherches sur les lois céréales). On cite du même des Récréations d’agriculture, d’histoire naturelle, d’arts, etc., 1797, dans lesquelles il a continué à développer ses idées.
  4. Ricardo a été l’objet de jugements fort différents : les uns, et Rossi et M. J. S. Mill sont de ce nombre, en font le premier Économiste, après Adam Smith ; les autres le mettent dans un rang secondaire. La vérité est probablement entre ces deux extrêmes. Comme penseur, Ricardo nous paraît être supérieur, original et profond ; comme écrivain, il obscurcit quelquefois sa pensée dans des formules abstraites dont la rigueur n’est qu’apparente, sans que pour cela nous voulions dire qu’il est dans l’erreur quand il est obscur. Il emploie de courtes phrases énonçant des propositions amenées par des hypothèses et suivies d’explications. Il a souvent suffi d’isoler ces phrases pour tronquer sa pensée. — Sa théorie de la rente a été récemment attaquée par MM. Carey et Bastiat. Elle a été discutée à la Société d’Économie politique et dans le Journal des Économistes. Voyez les numéros de ce recueil, années 1851 et 1852.