Page:Corneille, Pierre - Œuvres, Marty-Laveaux, 1862, tome 3.djvu/398

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Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[1] ;5
Durant quelques moments souffrez que je respire,
Et que je considère, en l’état où je suis,
Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[2],
Et que vous reprochez à ma triste mémoire10
Que par sa propre main mon père massacré
Du trône où je le vois fait le premier degré
Quand vous me présentez cette sanglante image,
La cause de ma haine, et l’effet de sa rage,
Je m’abandonne toute à vos ardents transports, 15
Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
Au milieu toutefois d’une fureur si juste,
J’aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[3].20
Oui, Cinna, contre moi moi-même je m’irrite
Quand je songe aux dangers où je te précipite.
Quoique pour me servir tu n’appréhendes rien,
Te demander du sang, c’est exposer le tien[4] :
D’une si haute place on n’abat point de têtes 25
Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes ;
L’issue en est douteuse, et le péril certain :
Un ami déloyal peut trahir ton dessein ;
L’ordre mal concerté, l’occasion mal prise,
Peuvent sur son auteur renverser l’entreprise[5], 30

  1. Var. Vous régnez sur mon âme avecque trop d’empirea :
    Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56).

    a. ce vers, par une erreur d’impression, a été omis dans l’édition de 1656.
  2. Var. Quand je regarde Auguste en son trône de gloire. (1643-56)
  3. Var.. Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant. (1643-56)
  4. Var. Te demander son sang, c’est exposer le tien. (1643-56)
  5. Var. Peuvent dessus ton chef renverser l’entreprise,
    Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)