Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 1.djvu/603

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N’est-ce pas dire assez qu’il est tombé sur vous ?

PHINÉE
Qui te fait nous donner de si vaines alarmes ?

TIMANTE
Si vous n’en croyez pas mes soupirs et mes larmes,
Vous en croirez le roi, qui bientôt à vos yeux
La va livrer lui-même aux ministres des dieux.

PHINÉE
C’est nous faire, Timante, un conte ridicule ;
Et je tiendrais le roi bien simple et bien crédule,
Si plus qu’une déesse il en croyait le sort.

TIMANTE
Le roi non plus que vous ne l’a pas cru d’abord ;
Il a fait par trois fois essayer sa malice,
Et l’a vu par trois fois faire même injustice ;
Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.

PHINÉE
Et toutes les trois fois le sort en a menti.
Le ciel a fait pour vous une autre destinée ;
Son ordre est immuable, il veut notre hyménée ;
Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux ;
Et ce n’est pas au sort à démentir les dieux.

ANDROMÈDE
Assez souvent le ciel par quelque fausse joie
Se plaît à prévenir les maux qu’il nous envoie[1] ;
Du moins il m’a rendu quelques moments bien doux
Par ce flatteur espoir que j’allais être à vous.
Mais puisque ce n’était qu’une trompeuse attente,
Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.

PHINÉE
Et vous mourrez contente ! Et j’ai pu mériter
Qu’avec contentement vous puissiez me quitter !
Détacher sans regret votre âme de la mienne !
Vouloir que je le voie, et que je m’en souvienne !
Et mon fidèle amour qui reçut votre foi
Vous trouve indifférente entre la mort et moi !
Oui, je m’en souviendrai, vous le voulez, madame ;
J’accepte le supplice où vous livrez mon âme :
Mais, quelque peu d’amour que vous me fassiez voir,
Le mien n’oublîra pas les lois de son devoir.
Je dois malgré le sort Je dois malgré vous-même,
Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime,
Et faire reconnaître aux yeux qui m’ont charmé
Que j’étais digne au moins d’être un peu mieux aimé.
Vous l’avoûrez bientôt, et j’aurai cette gloire
Qui dans tout l’avenir suivra notre mémoire,
Que pour se voir quitter avec contentement
Un amant tel que moi n’en est pas moins amant.

ANDROMÈDE
C’est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches,
Si vous ne les croissez par d’injustes reproches !
Vous quitter sans regret ! les dieux me sont témoins
Que j’en montrerais plus si je vous aimais moins.
C’est pour vous trop aimer que je parais tout autre ;
J’étouffe ma douleur pour n’aigrir pas la vôtre ;
Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher,
Et me montre insensible afin de moins toucher.
Hélas ! si vous savez faire voir comme on aime,
Du moins vous voyez mal quand l’amour est extrême ;
Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort,
Lequel m’est plus cruel, ou de vous, ou du sort.

PHINÉE
Hélas ! qu’il était grand quand je l’ai cru s’éteindre[2],
Votre amour ! et qu’à tort ma flamme osait s’en plaindre !
Princesse, vous pouvez me quitter sans regret ;
Vous ne perdez en moi qu’un amant indiscret,
Qu’un amant téméraire, et qui même a l’audace
D’accuser votre amour quand vous lui faites grâce.
Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison,
Qui perds en vous perdant et lumière et raison,
Je n’ai que ma douleur qui m’aveugle et me guide ;
Dessus toute mon âme elle seule préside ;
Elle y règne, et je cède entier à son transport ;
Mais je ne cède pas aux caprices du sort.
Que le roi par scrupule à sa rigueur défère,
Qu’une indigne équité le fasse injuste père,
La reine et mon amour sauront bien empêcher
Qu’un choix si criminel ne coûte un sang si cher.
J’ose tout, je puis tout après un tel oracle.

TIMANTE
La reine est hors d’état d’y joindre aucun obstacle ;
Surprise comme vous d’un tel événement,
Elle en a de douleur perdu tout sentiment ;
Et sans doute le roi livrera la princesse
Avant qu’on l’ait pu voir sortir de sa faiblesse.

PHINÉE
Eh bien ! mon amour seul saura jusqu’au trépas,
Malgré tous...

ANDROMÈDE
XXXXXXXXXXXLe roi vient ; ne vous emportez pas.
  1. Le plus grand fruit que l’on puisse recueillir de cette pièce, c’est d’en comparer les situations et les expressions avec celles de l’Iphigénie de Racine. Iphigénie, dans les mêmes circonstances, dit à son amant :

    Je meurs, dans cet espoir, satisfaite et tranquille ;
    Si je n’ai pas vécu la compagne d’Achille,
    J’espère que du moins un heureux avenir
    À vos faits immortels joindra mon souvenir ;
    Et qu’un jour mon trépas, source de votre gloire,
    Ouvrira le récit d’une si belle histoire.

    C’est là qu’on trouve la perfection du style ; c’est là que tous les écrivains, soit en prose, soit en vers, doivent chercher un modèle. (V.)

  2. De longs discours, et si peu naturels dans une situation si violente, si affreuse, si inattendue, sont pires que le page qui veut faire enfuir le soleil, et que Liriope qui lui rend son change. (V.)