Page:Corneille - Œuvres complètes Didot 1855 tome 2.djvu/172

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Mais vous ne dites rien de votre Spitridate :
Prend-il autant de peine à mériter vos feux
Que l’autre à retenir mes vœux ?


aglatide

C’est environ ainsi que son amour éclate :
Il m’obsède à peu près comme l’autre vous sert.
On dirait que tous deux agissent de concert,
Qu’ils ont juré de n’être importuns l’un ni l’autre :
Ils en font grand scrupule ; et la sincérité
Dont mon amant se pique, à l’exemple du vôtre,
Ne met pas son bonheur en l’assiduité.
Ce n’est pas qu’à vrai dire il ne soit excusable :
Je préparai pour lui, dès Sparte, une froideur
Qui, dès l’abord, était capable
D’éteindre la plus vive ardeur ;
Et j’avoue entre nous qu’alors qu’il me néglige,
Qu’il se montre à son tour si froid, si retenu,
Loin de m’offenser, il m’oblige,
Et me remet un cœur qu’il n’eût pas obtenu.


elpinice

J’admire cette antipathie
Qui vous l’a fait haïr avant que de le voir,
Et croirais que sa vue aurait eu le pouvoir
D’en dissiper une partie ;
Car enfin Spitridate a l’entretien charmant,
L’œil vif, l’esprit aisé, le cœur bon, l’âme belle.
À tant de qualités s’il joignait un vrai zèle…


aglatide

Ma sœur, il n’est pas roi, comme l’est votre amant.


elpinice

Mais au parti des Grecs il unit deux provinces ;
Et ce Perse vaut bien la plupart de nos princes.


aglatide

Il n’est pas roi, vous dis-je, et c’est un grand défaut.
Ce n’est point avec vous que je le dissimule,
J’ai peut-être le cœur trop haut ;
Mais aussi bien que vous je sors du sang d’Hercule ;
Et lorsqu’on vous destine un roi pour votre époux,
J’en veux un aussi bien que vous.
J’aurais quelque chagrin à vous traiter de reine,
À vous voir dans un trône assise en souveraine,
S’il me fallait ramper dans un degré plus bas ;
Et je porte une âme assez vaine
Pour vouloir jusque-là vous suivre pas à pas.
Vous êtes mon aînée, et c’est un avantage
Qui me fait vous devoir grande civilité ;
Aussi veux-je céder le pas devant à l’âge,
Mais je ne puis souffrir autre inégalité.


elpinice

Vous êtes donc jalouse, et ce trône vous gêne
Où la main de Cotys a droit de me placer !
Mais si je renonçais au rang de souveraine,
Voudriez-vous y renoncer ?


aglatide

Non, pas sitôt : j’ai quelque vue
Qui me peut encore amuser.
Mariez-vous, ma sœur ; quand vous serez pourvue,
On trouvera peut-être un roi pour m’épouser.
J’en aurais un déjà, n’était ce rang d’aînée
Qui demandait pour vous ce qu’il voulait m’offrir,
Ou s’il eût reconnu qu’un père eût pu souffrir
Qu’à l’hymen avant vous on me vît destinée.
Si ce roi jusqu’ici ne s’est point déclaré,
Peut-être qu’après tout il n’a que différé,
Qu’il attend votre hymen pour rompre son silence.
Je pense avoir encor ce qui le sut charmer ;
Et s’il faut vous en faire entière confidence,
Agésilas m’aimait, et peut encor m’aimer.


elpinice

Que dites-vous, ma sœur ? Agésilas vous aime !


aglatide

Je vous dis qu’il m’aimait, et que sa passion
Pourrait bien être encor la même ;
Mais cet amusement de mon ambition
Peut n’être qu’une illusion.
Ce prince tient son trône et sa haute puissance
De ce même héros dont nous tenons le jour ;
Et si ce n’était lors que par reconnaissance
Qu’il me témoignait de l’amour,
Puis-je être sans inquiétude
Quand il n’a plus pour lui que de l’ingratitude,
Qu’il n’écoute plus rien qui vienne de sa part ?
Je ne sais si sa flamme est pour moi faible ou forte ;
Mais la reconnaissance morte,
L’amour doit courir grand hasard.


elpinice

Ah ! S’il n’avait voulu que par reconnaissance
Être gendre de Lysander,
Son choix aurait suivi l’ordre de la naissance,
Et Sparte, au lieu de vous, l’eût vu me demander ;
Mais pour mettre chez nous l’éclat de sa couronne
Attendre que l’hymen m’ait engagée ailleurs,
C’est montrer que le cœur s’attache à la personne.
Ayez, ayez pour lui des sentiments meilleurs.
Ce cœur qu’il vous donna, ce choix qui considère
Autant et plus encor la fille que le père,
Feront que le devoir aura bientôt son tour ;
Et pour vous faire seoir où vos désirs aspirent,
Vous verrez, et dans peu, comme pour vous conspirent
La reconnaissance et l’amour.


aglatide

Vous voyez cependant qu’à peine il me regarde :
Depuis notre arrivée il ne m’a point parlé ;
Et quand ses yeux vers moi se tournent par mégarde…


elpinice

Comme avec lui mon père a quelque démêlé,
Cette petite négligence,