Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/11

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Ils parlent, et souvent on les daigne écouter.
À tel prix que ce soit, il m’en faut acheter.
Si celle-ci venait qui m’a rendu sa lettre,
Après ce qu’elle a fait j’ose tout m’en promettre ;
Et ce sera hasard, si, sans beaucoup d’effort,
Je ne trouve moyen de lui payer le port.


Cliton

Certes, vous dites vrai, j’en juge par moi-même :
Ce n’est point mon humeur de refuser qui m’aime,
Et comme c’est m’aimer que me faire présent,
Je suis toujours alors d’un esprit complaisant.


Dorante

Il est beaucoup d’humeurs pareilles à la tienne.


Cliton

Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne,
Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,
Il court quelque bruit sourd qu’Alcippe s’est battu.


Dorante

Contre qui ?


Cliton

Contre qui ? L’on ne sait, mais ce confus murmure
D’un air pareil au vôtre à peu près le figure,
Et, si de tout le jour je vous avais quitté,
Je vous soupçonnerais de cette nouveauté.


Dorante

Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce ?


Cliton

Ah ! Monsieur, m’auriez-vous joué ce tour d’adresse ?


Dorante

Nous nous battîmes hier, et j’avais fait serment
De ne parler jamais de cet événement,
Mais à toi, de mon cœur l’unique secrétaire
À toi, de mes secrets le grand dépositaire,
Je ne célerai rien, puisque je l’ai promis.
Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle ;
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
Nous sûmes l’un à l’autre en secret protester
Qu’à la première vue il en faudrait tâter ;
Hier nous nous rencontrons, cette ardeur se réveille,
Fait de notre embrassade un appel à l’oreille,
Je me défais de toi, j’y cours, je le rejoins,
Nous vidons sur le pré l’affaire sans témoins,
Et, le perçant à jour de deux coups d’estocade,
Je le mets hors d’état d’être jamais malade ;
Il tombe dans son sang.


Cliton

Il tombe dans son sang. À ce compte il est mort ?


Dorante

Je le laissai pour tel.


Cliton

Je le laissai pour tel. Certes, je plains son sort :
Il était honnête homme, et le ciel ne déploie…


Scène II

Dorante, Alcippe, Cliton.




Alcippe

Je te veux, cher ami, faire part de ma joie.
Je suis heureux : mon père…


Dorante

Je suis heureux : mon père… Eh bien ?


Alcippe

Je suis heureux : mon père… Eh bien ? Vient d’arriver.


Cliton

Cette place pour vous est commode à rêver.


Dorante

Ta joie est peu commune, et pour revoir un père
Un tel homme que nous ne se réjouit guère.


Alcippe

Un esprit que la joie entièrement saisit,
Présume qu’on l’entend au moindre mot qu’il dit.
Sache donc que je touche à l’heureuse journée
Qui doit avec Clarice unir ma destinée :
On attendait mon père afin de tout signer.


Dorante

C’est ce que mon esprit ne pouvait deviner,
Mais je m’en réjouis. Tu vas entrer chez elle ?


Alcippe

Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle,
Et je t’en ai voulu faire part en passant.


Dorante

Tu t’acquiers d’autant plus un cœur reconnaissant.
Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce ?


Alcippe

Cependant qu’au logis mon père se délasse,
J’ai voulu par devoir prendre l’heure du sien.


Cliton, bas, à Dorante.

Les gens que vous tuez se portent assez bien.


Alcippe

Je n’ai de part ni d’autre aucune défiance.
Excuse d’un amant la juste impatience :
Adieu.


Dorante

Adieu. Le ciel te donne un hymen sans souci !


Scène III

Dorante, Cliton.




Cliton

Il est mort ! Quoi ! Monsieur, vous m’en donnez aussi,
À moi, de votre cœur l’unique secrétaire,
À moi, de vos secrets le grand dépositaire !
Avec ces qualités j’avais lieu d’espérer
Qu’assez malaisément je pourrais m’en parer.


Dorante

Quoi ! Mon combat te semble un conte imaginaire ?


Cliton

Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire,
Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux,
Qu’il faut bien de l’esprit, avec vous, et bons yeux :
Maure, juif ou chrétien, vous n’épargnez personne.


Dorante

Alcippe te surprend ? Sa guérison t’étonne !
L’état où je le mis était fort périlleux,
Mais il est à présent des secrets merveilleux :
Ne t’a-t-on point parlé d’une source de vie
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie ?
On en voit tous les jours des effets étonnants.


Cliton

Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants ;
Et je n’ai point appris qu’elle eût tant d’efficace
Qu’un homme que pour mort on laisse sur la place,
Qu’on a de deux grands coups percé de part en part,
Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.


Dorante

La poudre que tu dis n’est que de la commune,
On n’en fait plus de cas ; mais, Cliton, j’en sais une
Qui rappelle sitôt des portes du trépas
Qu’en moins d’un tourne-main on s’en souvient pas ;
Quiconque la sait faire a de grands avantages.


Cliton

Donnez-m’en le secret, et je vous sers sans gages.


Dorante

Je te le donnerais, et tu serais heureux,
Mais le secret consiste en quelques mots hébreux,
Qui tous à prononcer sont si fort difficiles
Que ce seraient pour toi des trésors inutiles.


Cliton

Vous savez donc l’hébreu ?


Dorante

Vous savez donc l’hébreu ? L’hébreu ? Parfaitement ;
J’ai dix langues, Cliton, à mon commandement.


Cliton

Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries,
Pour fournir tour à tour à tant de menteries :
Vous les hachez menu comme chair à pâtés.
Vous avez tout le corps bien plein de vérités,
Il n’en sort jamais une.


Dorante

Il n’en sort jamais une. Ah ! Cervelle ignorante !
Mais mon père survient.


Scène IV

Géronte, Dorante, Cliton.




Géronte

Mais mon père survient. Je vous cherchais, Dorante.


Dorante

Je ne vous cherchais pas, moi. Que mal à propos
Son abord importun vient troubler mon repos,
Et qu’un père incommode un homme de mon âge !


Géronte

Vu l’étroite union que fait le mariage,
J’estime qu’en effet c’est n’y consentir point,
Que laisser désunis ceux que le ciel a joints.
La raison le défend, et je sens dans mon âme
Un violent désir de voir ici ta femme.
J’écris donc à son père, écris-lui comme moi :
Je lui mande qu’après ce que j’ai su de toi,
Je me tiens trop heureux qu’une si belle fille,
Si sage, et si bien née, entre dans ma famille ;
J’ajoute à ce discours que je brûle de voir
Celle qui de mes ans devient l’unique espoir,
Que pour l’amener tu t’en vas en personne.
Car enfin il le faut, et le devoir l’ordonne :
N’envoyer qu’un valet sentirait son mépris.


Dorante

De vos civilités il sera bien surpris,
Et pour moi, je suis prêt, mais je perdrai ma peine ;
Il ne souffrira pas encor qu’on vous l’amène :
Elle est grosse.


Géronte

Elle est grosse. Elle est grosse !


Dorante

Elle est grosse. Elle est grosse ! Et de plus de six mois.


Géronte

Que de ravissements je sens à cette fois !


Dorante

Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse.


Géronte

Non, j’aurai patience autant que d’allégresse :
Pour hasarder ce gage il m’est trop précieux.
À ce coup, ma prière a pénétré les cieux,
Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
Adieu : je vais changer la lettre que j’envoie,
En écrire à son père un nouveau compliment,
Le prier d’avoir soin de son accouchement,
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.


Dorante, à Cliton.

Le bonhomme s’en va le plus content du monde.


Géronte, se retournant.

Écris-lui comme moi.


Dorante

Écris-lui comme moi. Je n’y manquerai pas.
à Cliton.
Qu’il est bon !


Cliton

Qu’il est bon ! Taisez-vous, il revient sur ses pas.


Géronte

Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père ?
Comment s’appelle-t-il ?


Dorante

Comment s’appelle-t-il ? Il n’est pas nécessaire ;
Sans que vous vous donniez ces soucis superflus,
En fermant le paquet j’écrirai le dessus.


Géronte

Étant tout d’une main, il sera plus honnête.


Dorante, à part le premier vers.

Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ?
Votre main ou la mienne, il n’importe des deux.