Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/12

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Géronte

Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.


Dorante

Son père sait la cour.


Géronte

Son père sait la cour. Ne me fais plus attendre,
Dis-moi…


Dorante, à part.

Dis-moi… Que lui dirai-je ?


Géronte

Dis-moi… Que lui dirai-je ? Il s’appelle ?


Dorante

Dis-moi… Que lui dirai-je ? Il s’appelle ? Pyrandre.


Géronte

Pyrandre ! Tu m’as dit tantôt un autre nom :
C’était, je m’en souviens, oui, c’était Armédon.


Dorante

Oui, c’est là son nom propre, et l’autre d’une terre ;
Il portait ce dernier quand il fut à la guerre,
Et se sert si souvent de l’un et l’autre nom,
Que tantôt c’est Pyrandre, et tantôt Armédon


Géronte

C’est un abus commun qu’autorise l’usage,
Et j’en usais ainsi du temps de mon jeune âge.
Adieu : je vais écrire.

Dorante, Cliton




Dorante

Adieu : je vais écrire. Enfin j’en suis sorti.


Cliton

Il faut bonne mémoire après qu’on a menti.


Dorante

L’esprit a secouru le défaut de mémoire.


Cliton

Mais on éclaircira bientôt toute l’histoire.
Après ce mauvais pas où vous avez bronché,
Le reste encor longtemps ne peut être caché :
On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice,
Qui, d’un mépris si grand piquée avec justice,
Dans son ressentiment prendra l’occasion
De vous couvrir de honte et de confusion.


Dorante

Ta crainte est bien fondée et, puisque le temps presse,
Il faut tâcher en hâte à m’engager Lucrèce.
Voici tout à propos ce que j’ai souhaité.


Scène VI

Dorante, Cliton, Sabine.




Dorante

Chère ami, hier au soir j’étais si transporté,
Qu’en ce ravissement je ne pus me permettre
De bien penser à toi quand j’eus lu cette lettre,
Mais tu n’y perdras rien, et voici pour le port.


Sabine

Ne croyez pas, monsieur…


Dorante

Ne croyez pas, monsieur… Tiens.


Sabine

Ne croyez pas, monsieur… Tiens. Vous me faites tort.
Je ne suis pas de…


Dorante

Je ne suis pas de… Prends.


Sabine

Je ne suis pas de… Prends. Eh, Monsieur !


Dorante

Je ne suis pas de… Prends. Eh, Monsieur ! Prends, te dis-je ;
Je ne suis point ingrat alors que l’on m’oblige.
Dépêche, tends la main.


Cliton

Dépêche, tends la main. Qu’elle y fait de façons !
Je lui veux par pitié donner quelques leçons :
Chère amie, entre nous, toutes tes révérences
En ces occasions ne sont qu’impertinences ;
Si ce n’est assez d’une, ouvre toutes les deux ;
Le métier que tu fais ne veut point de honteux ;
Sans te piquer d’honneur, crois qu’il n’est que de prendre,
Et que tenir vaut mieux mille fois que d’attendre ;
Cette pluie est fort douce, et, quand j’en vois pleuvoir,
J’ouvrirais jusqu’au cœur pour la mieux recevoir ;
On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,
Et refuser n’est plus le vice des grands hommes.
Retiens bien ma doctrine et, pour faire amitié,
Si tu veux, avec toi je serai de moitié.


Sabine

Cet article est de trop.


Dorante

Cet article est de trop. Vois-tu, je me propose
De faire avec le temps pour toi toute autre chose,
Mais comme j’ai reçu cette lettre de toi,
En voudrais-tu donner la réponse pour moi ?


Sabine

Je la donnerai bien, mais je n’ose vous dire
Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire ;
J’y ferai mon effort.


Cliton

J’y ferai mon effort. Voyez, elle se rend
Plus douce qu’une épouse, et plus souple qu’un gant.


Dorante, bas, à Cliton.

Le secret a joué.
Haut, à Sabine
Le secret a joué. Présente-la, n’importe !
Elle n’a pas pour moi d’aversion si forte.
Je reviens dans une heure en apprendre l’effet.


Sabine

Je vous conterai lors tout ce que j’aurai fait.


Scène VII

Cliton, Sabine.




Cliton

Tu vois que les effets préviennent les paroles !
C’est un homme qui fait litière de pistoles,
Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi…


Sabine

Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.


Cliton

Tu viens d’entrer en goût.


Sabine

Tu viens d’entrer en goût. Avec mes révérences,
Je ne suis pas encor si dupe que tu penses ;
Je sais bien mon métier, et ma simplicité
Joue aussi bien son jeu que ton avidité.


Cliton

Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance
Doit obstiner mon maître à la persévérance.
Sera-t-elle insensible ? En viendrons-nous à bout ?


Sabine

Puisqu’il est si brave homme, il faut te dire tout :
Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce
N’est rien moins qu’insensible à l’ardeur qui le presse :
Durant toute la nuit elle n’a point dormi.
Et, si je ne me trompe, elle l’aime à demi.


Cliton

Mais sur quel privilège est-ce qu’elle se fonde,
Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ?
Il n’en a cette nuit reçu que des mépris.
Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix :
Ces amours à demi sont d’une étrange espèce,
Et, s’il voulait me croire, il quitterait Lucrèce.


Sabine

Qu’il ne se hâte point, on l’aime assurément.


Cliton

Mais on le lui témoigne un peu bien rudement,
Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.


Sabine

Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles :
Elle l’aime, et son cœur n’y saurait consentir,
Parce que d’ordinaire il ne fait que mentir ;
Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
Où tout ce qu’il conta n’était que menteries ;
Il en a fait autant depuis à deux ou trois.


Cliton

Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.


Sabine

Elle a lieu de douter, et d’être en défiance.


Cliton

Qu’elle donne à ses feux un peu plus de croyance :
Il n’a fait toute nuit que soupirer d’ennui.


Sabine

Peut-être que tu mens aussi bien comme lui ?


Cliton

Je suis homme d’honneur : tu me fais injustice.


Sabine

Mais, dis-moi, sais-tu bien qu’il n’aime plus Clarice ?


Cliton

Il ne l’aima jamais.


Sabine

Il ne l’aima jamais. Pour certain ?


Cliton

Il ne l’aima jamais. Pour certain ? Pour certain.


Sabine

Qu’il ne craigne donc plus de soupirer en vain :
Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnaître,
Elle a voulu qu’exprès je me sois fait paraître,
Pour voir si par hasard il ne me dirait rien ;
Et s’il l’aime en effet, tout le reste ira bien.
Va-t-en, et, sans te mettre en peine de m’instruire,
Crois que je lui dirai tout ce qu’il faut dire.


Cliton

Adieu. De ton côté si tu fais ton devoir,
Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.


Scène VIII

Lucrèce, Sabine.




Sabine

Que je vais bientôt voir une fille contente !
Mais la voici déjà ; qu’elle est impatiente !
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.


Lucrèce

Eh bien ! Que t’ont conté le maître et le valet ?


Sabine

Le maître et le valet m’ont dit la même chose.
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.


Lucrèce, après avoir lu.

Dorante avec chaleur fait le passionné ;
Mais le fourbe qu’il est nous en a trop donné,
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.


Sabine

Je ne les crois non plus, mais j’en crois ses pistoles.


Lucrèce

Il t’a donc fait présent ?


Sabine

Il t’a donc fait présent ? Voyez.


Lucrèce

Il t’a donc fait présent ? Voyez. Et tu l’a pris ?


Sabine

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,
J’en ai pris les témoins les plus indubitables ;
Et je remets, Madame, au jugement de tous
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous,
Et si ce traitement marque une même commune.


Lucrèce

Je ne m’oppose pas à ta bonne fortune,
Mais, comme en l’acceptant tu sors de ton devoir,
Du moins une autre fois ne m’en fais rien savoir.


Sabine

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre ?


Lucrèce

Dis-lui que, sans la voir, j’ai déchiré sa lettre.


Sabine

Ô ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous ?


Lucrèce

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux ;
Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
Dis-lui qu’avec le temps on amollit leurs âmes,
Et l’avertis surtout des heures et des lieux
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux.
Parce qu’il est grand fourbe, il faut que je m’assure.


Sabine

Ah ! Si vous connaissiez les peines qu’il endure,