Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/14

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Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas ? Est-il tache plus noire,
Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?
Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action
Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,
Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie
Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,
Et si dedans le sang il ne lave l’affront
Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?

Dorante
Qui vous dit que je mens ?

Géronte
Qui vous dit que je mens ? Qui me le dit, infâme ?
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…

Cliton, à Dorante.
Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.

Géronte
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie,
Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.

Cliton, bas, à Dorante.
Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.

Géronte
De quel front cependant faut-il que je confesse
Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
Qu’un homme de mon âge a cru légèrement
Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?
Tu me fais donc servir de fable et de risée,
Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée !
Mais, dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard ?
Voyais-tu violence ou courroux de ma part ?
Si quelque aversion t’éloignait de Clarice,
Quel besoin avais-tu d’un si lâche artifice ?
Et pouvais-tu douter que mon consentement
Ne dût tout accorder à ton contentement,
Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
Consentait à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?
Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné,
N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné.
Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,
Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.
Va, je te désavoue.

Dorante
Va, je te désavoue. Eh ! Mon père, écoutez.

Géronte
Quoi ? Des contes en l’air et sur l’heure inventés ?

Dorante
Non, la vérité pure.

Géronte
Non, la vérité pure. En est-il dans ta bouche ?

Cliton, bas, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.

Dorante
Épris d’une beauté qu’à peine j’ai pu voir
Qu’elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,
De Lucrèce, en un mot vous la pouvez connaître…

Géronte
Dis vrai : je la connais, et ceux qui l’ont fait naître,
Son père est mon ami.

Dorante
Son père est mon ami. Mon cœur en un moment
Étant de ses regards charmé si puissamment,
Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice,
Sitôt que je le sus, me parut un supplice ;
Mais comme j’ignorais si Lucrèce et son sort
Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport,
Je n’osai pas encor vous découvrir la flamme
Que venaient ses beautés d’allumer dans mon âme ;
Et j’avais ignoré, Monsieur, jusqu’à ce jour,
Que l’adresse d’esprit fût un crime en amour.
Mais, si je vous osais demander quelque grâce,
À présent que je sais et son bien et sa race,
Je vous conjurerais, par les nœuds les plus doux
Dont l’amour et le sang puissent m’unir à vous,
De seconder mes vœux auprès de cette belle :
Obtenez-la d’un père, et je l’obtiendrai d’elle.

Géronte
Tu me fourbes encor.

Dorante
Tu me fourbes encor. Si vous ne m’en croyez,
Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez :
Il sait tout mon secret.

Géronte
Il sait tout mon secret. Tu ne meurs pas de honte
Qu’il faille que de lui je fasse plus de compte,
Et que ton père même, en doute de ta foi,
Donne plus de croyance à ton valet qu’à toi ?
Écoute : je suis bon, et malgré ma colère,
Je veux encore un coup montrer un cœur de père ;
Je veux encore un coup pour toi me hasarder ;
Je connais ta Lucrèce, et la vais demander.
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive…

Dorante
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.

Géronte
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas.
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas.
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce,
Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse,
Tu peux bien fuir mes yeux et ne me voir jamais.
Autrement, souviens-toi du serment que je fais :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
Que tu ne mourras point que de la main d’un père,
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
Rendra prompte justice à mon honneur perdu.


Scène IV

Dorante, Cliton.



Dorante
Je crains peu les effets d’une telle menace.

Cliton
Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce,
Et cet esprit adroit, qui l’a dupé deux fois,
Devait en galant homme aller jusques à trois :
Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises.

Dorante
Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :
D’un trouble tout nouveau j’ai l’esprit agité.

Cliton
N’est-ce point du remords d’avoir dit la vérité ?
Si pourtant ce n’est point quelque nouvelle adresse,
Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce,
Et vous vois si fertile en semblables détours,
Que, quoi que vous disiez, je l’entends au rebours.

Dorante
Je l’aime, et sur ce point ta défiance est vaine,
Mais je hasarde trop, et c’est ce qui me gêne.
Si son père et le mien ne tombent point d’accord,
Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port.
Et d’ailleurs, quand l’affaire entre eux serait conclue,
Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue ?
J’ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
Sa compagne, ou je meure ! a beaucoup d’agrément.
Aujourd’hui que mes yeux l’ont mieux examinée,
De mon premier amour j’ai l’âme un peu gênée.
Mon cœur entre les deux est presque partagé ;
Et celle-ci l’aurait, s’il n’était engagé.

Cliton
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,
Et porter votre père à faire une demande ?

Dorante
Il ne m’aurait pas cru, si je ne l’avais fait.

Cliton
Quoi ! Même en disant vrai, vous mentiez en effet !

Dorante
C’était le seul moyen d’apaiser sa colère.
Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !
Avec ce faux hymen j’aurais eu le loisir
De consulter mon cœur, et je pourrais choisir.

Cliton
Mais sa compagne enfin n’est autre que Clarice.

Dorante
Je me suis donc rendu moi-même un bon office.
Oh ! qu’Alcippe est heureux, et que je suis confus !
Mais Alcippe, après tout, n’aura que mon refus.
N’y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise.

Cliton
Vous en voilà défait aussi bien que d’Orphise.

Dorante
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé,
Que l’autre à ses yeux même avait presque volé.
Mais Sabine survient.


Scène V

Dorante, Sabine, Cliton.



Dorante
Mais Sabine survient. Qu’as-tu fait de ma lettre ?
En de si belles mains as-tu su la remettre ?

Sabine
Oui, Monsieur, mais…

Dorante
Oui, Monsieur, mais… Quoi ! Mais ?

Sabine
Oui, Monsieur, mais… Quoi ! Mais ? Elle a tout déchiré.

Dorante
Sans lire ?

Sabine
Sans lire ? Sans rien lire.

Dorante
Sans lire ? Sans rien lire. Et tu l’as enduré ?

Sabine
Ah ! Si vous aviez vu comme elle m’a grondée !
Elle me va chasser, l’affaire en est vidée.

Dorante
Elle s’apaisera ; mais, pour t’en consoler,
Tends la main.

Sabine
Tends la main. Eh ! Monsieur !

Dorante
Tends la main. Eh ! Monsieur ! Ose encor lui parler.
Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances.

Cliton
Voyez la bonne pièce avec ses révérences !
Comme ses déplaisirs sont déjà consolés,
Elle vous en dira plus que vous n’en voulez.

Dorante
Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ?

Sabine
Elle m’avait donné charge de vous le dire ;
Mais, à parler sans fard…

Cliton
Mais, à parler sans fard… Sait-elle son métier !

Sabine
Elle n’en a rien fait, et l’a lu tout entier.
Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.

Cliton
Si quelqu’un l’entend mieux, je l’irai dire à Rome.

Dorante
Elle ne me hait pas, à ce compte ?

Sabine
Elle ne me hait pas, à ce compte ? Elle ? Non.

Dorante
M’aime-t-elle ?

Sabine
M’aime-t-elle ? Non plus.

Dorante
M’aime-t-elle ? Non plus. Tout de bon ?

Sabine
M’aime-t-elle ? Non plus. Tout de bon ? Tout de bon.

Dorante
Aime-t-elle quelque autre ?

Sabine
Aime-t-elle quelque autre ? Encor moins.

Dorante
Aime-t-elle quelque autre ? Encor moins. Qu’obtiendrai-je ?