Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/9

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Me fait une querelle où je ne comprends rien :
J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien ;
Il me parle de bal, de danse, de musique,
D’une collation superbe et magnifique,
Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,
Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.

Isabelle
Reconnaissez par là que Dorante vous aime,
Et que dans son amour son adresse est extrême :
Il aura su qu’Alcippe était bien avec vous,
Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux ;
Soudain à cet effort il en a joint un autre,
Il a fait que son père est venu voir le vôtre.
Un amant peut-il mieux agir en un moment
Que de gagner un père et brouiller l’autre amant ?
Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite ;
Il vous aime, il vous plaît, c’est une affaire faite.

Clarice
Elle est faite, de vrai, ce qu’elle se fera.

Isabelle
Quoi ! Votre cœur se change, et désobéira ?

Clarice
Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.
Explique, si tu peux, encor ses impostures :
Il était marié sans que l’on en sût rien,
Et son père a repris sa parole du mien,
Fort triste de visage et fort confus dans l’âme.

Isabelle
Ah ! Je dis à mon tour : qu’il est fourbe, Madame !
C’est bien aimer la fourbe, et l’avoir bien en main,
Que de prendre plaisir à fourber sans dessein.
Car, pour moi, plus j’y songe, et moins je puis comprendre
Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.
Mais qu’allez-vous donc faire ? Et pourquoi lui parler ?
Est-ce à dessein d’en rire, ou de le quereller ?

Clarice
Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

Isabelle
J’en prendrais davantage à le laisser morfondre.

Clarice
Je veux l’entretenir par curiosité.
Mais j’entrevois quelqu’un dans cette obscurité,
Et si c’était lui-même, il pourrait me connaître ;
Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,
Puisque c’est sous son nom que je lui dois parler.
Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller.
Si sa mauvaise humeur déjà n’est apaisée,
Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.


Scène IV

Dorante, Cliton.



Dorante
Voici l’heure et le lieu que marque le billet.

Cliton
J’ai su tout ce détail d’un ancien valet.
Son père est de la robe, et n’a qu’elle de fille ;
Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille.
Mais, Monsieur, ce serait pour me bien divertir,
Si comme vous Lucrèce excellait à mentir.
Le divertissement serait rare, ou je meure !
Et je voudrais qu’elle eût ce talent pour une heure,
Qu’elle pût un moment vous piper en votre art,
Rendre conte pour conte, et martre pour renard ;
D’un et d’autre côté j’en entendrais de bonnes.

Dorante
Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes ;
Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,
Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins.
Mais la fenêtre s’ouvre, approchons.


Scène V

Clarice, Lucrèce, Isabelle, à la fenêtre ; Dorante, Cliton, en bas.



Clarice, à Isabelle.
Mais la fenêtre s’ouvre, approchons. Isabelle,
Durant notre entretien demeure en sentinelle.

Isabelle
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,
Je ne manquerai pas de vous en avertir.
Isabelle descend de la fenêtre et ne se montre plus.

Lucrèce, à Clarice.
Il conte assez au long ton histoire à mon père.
Mais parle sous mon nom, c’est à moi de me taire.

Clarice
Êtes-vous là, Dorante ?

Dorante
Êtes-vous là, Dorante ? Oui, Madame, c’est moi,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.

Lucrèce, à Clarice.
Sa fleurette pour toi prend encor même style.

Clarice, à Lucrèce.
Il devrait s’épargner cette gêne inutile.
Mais m’aurait-il déjà reconnue à la voix ?

Cliton, à Dorante.
C’est elle ; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

Dorante, à Clarice.
Oui, c’est moi qui voudrais effacer de ma vie
Les jours que j’ai vécus sans vous avoir servie.
Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux !
C’est ou ne vivre point, ou vivre malheureux ;
C’est une longue mort ; et, pour moi, je confesse
Que, pour vivre, il faut être esclave de Lucrèce.

Clarice, à Lucrèce.
Chère amie, il en conte à chacune à son tour.

Lucrèce, à Clarice.
Il aime à promener sa fourbe et son amour.

Dorante
À vos commandements j’apporte donc ma vie ;
Trop heureux si pour vous elle m’était ravie !
Disposez-en, Madame, et me dites en quoi
Vous avez résolu de vous servir de moi.

Clarice
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose
Mais il n’est plus besoin que je vous la propose,
Car elle est impossible.