Page:Corneille - Le Menteur, illustrations Pauquet, 1851.djvu/8

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Philiste
Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :
Celui qui de ce trouble est la seconde cause,
Dorante, qui tantôt nous en a tant conté
De son festin superbe et sur l’heure apprêté,
Lui qui, depuis un mois nous cachant sa venue,
La nuit, incognito, visite une inconnue,
Il vint hier de Poitiers, et, sans faire aucun bruit,
Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.

Alcippe
Quoi ! Sa collation… ?

Philiste
Quoi ! Sa collation… ? N’est rien qu’un pur mensonge,
Ou, quand il l’a donnée, il l’a donnée en songe.

Alcippe
Dorante, en ce combat si peu prémédité,
M’a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté :
La valeur n’apprend point la fourbe en son école ;
Tout homme de courage est homme de parole ;
À des vices si bas il ne peut consentir,
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
Cela n’est point.

Philiste
Cela n’est point. Dorante, à ce que je présume,
Est vaillant par nature et menteur par coutume.
Ayez sur ce sujet moins d’incrédulité,
Et vous-même admirez notre simplicité ;
À nous laisser duper nous sommes bien novices :
Une collation servie à six services,
Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux ;
Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,
Comme si l’appareil d’une telle cuisine
Fût descendu du ciel dedans quelque machine ;
Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,
S’il a manque de sens, n’a pas manque de foi.
Pour moi, je voyais bien que tout ce badinage
Répondait assez mal aux remarques du page ;
Mais vous ?

Alcippe
Mais vous ? La jalousie aveugle un cœur atteint,
Et, sans examiner, croit tout ce qu’elle craint.
Mais laissons là Dorante avecque son audace ;
Allons trouver Clarice, et lui demander grâce :
Elle pouvait tantôt m’entendre sans rougir.

Philiste
Attendez à demain, et me laissez agir ;
Je veux par ce récit vous préparer la voie,
Dissiper sa colère et lui rendre sa joie.
Ne vous exposez point, pour gagner un moment,
Aux premières chaleurs de son ressentiment.

Alcippe
Si du jour qui s’enfuit la lumière est fidèle,
Je pense l’entrevoir avec son Isabelle :
Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux
Jusqu’à ce qu’elle ait ri de m’avoir vu jaloux.


Scène III

Clarice, Isabelle.



Clarice
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.

Isabelle
Il n’est pas encor tard, et rien ne vous en presse.
Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit :
À peine ai-je parlé, qu’elle a sur l’heure écrit.

Clarice
Clarice à la servir ne serait pas moins prompte.
Mais, dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?
Et sais-tu que ce fils qu’il m’avait tant vanté
Est ce même inconnu qui m’en a tant conté ?

Isabelle
À Lucrèce avec moi je l’ai fait reconnaître,
Et sitôt que Géronte a voulu disparaître,
Le voyant resté seul avec un vieux valet,
Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
Vous parlerez à lui.

Clarice
Vous parlerez à lui. Qu’il est fourbe, Isabelle !

Isabelle
Eh bien ! Cette pratique est-elle si nouvelle ?
Dorante est-il le seul, qui, de jeune écolier,
Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ?
Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,
Et, si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne,
Sur chaque occasion tranchent des entendus,
Content quelque défaite, et des chevaux perdus,
Qui, dans une gazette apprenant ce langage,
S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,
Et se donnent ici pour témoins approuvés,
De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !
Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,
Que les filles de cœur aiment les gens d’épée,
Et, vous prenant pour telle, il a jugé soudain
Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.
Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître,
Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,
Et s’est osé promettre un traitement plus doux
Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.

Clarice
En matière de fourbe il est maître, il y pipe ;
Après m’avoir dupée, il dupe encore Alcippe :
Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau
D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau.
Juge un peu si la pièce a la moindre apparence !
Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,