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quillées, exposés truqués, faussetés habilement démenties de façon que le démenti s’évapore en laissant subsister la fausseté… à cet état de choses, l’Europe doit la guerre internationale d’hier et la paix misérable d’aujourd’hui en attendant la guerre sociale de demain. Il serait peut-être temps de s’inquiéter ?…

Or, le remède se résout en une alternative très simple : ou bien rejeter l’outil — ce qui est indésirable et d’ailleurs impraticable — ou bien purifier les mains qui l’actionnent.

Souffrez que j’écarte tout de suite un sophisme très répandu, celui de l’immunisation possible du lecteur. Eh quoi ! va-t-on répétant, la concurrence est partout. Chaque citoyen est libre d’examiner ce qu’on lui présente et de l’apprécier ; l’appréciant, il n’a qu’à faire son choix. S’il choisit mal, c’est sa faute. Cette assimilation entre les objets et les idées, entre le matériel et l’intellectuel, est déjà inexacte par elle-même. Mais comment maintenir un seul instant la comparaison si l’on y fait pénétrer la notion de contrôle ? Chacun, en effet, peut contrôler ce qu’il marchande au mieux de sa compétence et de ses intérêts, voire en s’aidant des conseils d’autrui. S’il s’agit de choisir un mandataire, d’élire par exemple un député, des garanties moindres, réelles pourtant, sont à portée. Mais comment le lecteur s’aviserait-il qu’on le trompe au sujet de telles affaires spéciales ou lointaines dont rien ne lui révèle l’inavouable répercussion sur les intérêts du journal par lequel il s’en trouve informé ? Ici la vérité n’est pas seulement au centre du labyrinthe ; l’entrée du labyrinthe est encore cadenassée. Rappelons-nous les aventures d’un journaliste intègre et audacieux, André Chéradame qui, s’étant rendu possesseur de données fort graves, a été réduit à en faire part au public directement en éditant lui-même des ouvrages sur lesquels une incroyable coalition internationale a aussitôt travaillé à faire le silence. Rappelons-nous ces temps angoissants et encore si proches où le sort de l’Europe a dépendu de la poignée de fausses nouvelles quotidiennement jetées aux quatre coins du monde. Quelle arme possède l’opinion pour se défendre contre de tels faits ? Il n’en est qu’une, la méfiance. Or, Messieurs, la méfiance, érigée en principe de conduite, a ceci de très particulier qu’elle est destructive de toute activité hormis chez ceux qui sont parvenus aux sommets de la culture. Il faut à la fois des connaissances abondantes et une longue expérience pour se méfier sans en être découragé d’agir. L’élite peut seule s’en permettre le luxe. Un peuple chez qui domine la méfiance est un peuple stérile.

Non, il n’y a point d’immunisation possible du lecteur et, y en eut-il, du reste, que la responsabilité du journaliste