Page:Cournot - Essai sur les fondements de nos connaissances.djvu/84

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quant aux détails et aux linéaments secondaires, sans qu’il soit possible d’en mesurer la dégradation continue.

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Cette probabilité subjective, variable, qui parfois exclut le doute et engendre une certitude sui generis, qui d’autres fois n’apparaît plus que comme une lueur vacillante, est ce que nous nommons la probabilité philosophique, parce qu’elle tient à l’exercice de cette faculté supérieure par laquelle nous nous rendons compte de l’ordre et de la raison des choses. Le sentiment confus de semblables probabilités existe chez tous les hommes raisonnables ; il détermine alors ou du moins il justifie les croyances inébranlables qu’on appelle de sens commun. Lorsqu’il devient distinct, ou qu’il s’applique à des sujets délicats, il n’appartient qu’aux intelligences exercées, ou même il peut constituer un attribut du génie. Il ne s’applique pas seulement à la poursuite des lois de la nature physique et animée, mais aussi à la recherche des rapports cachés qui relient le système des vérités abstraites et purement intelligibles (24). Le géomètre lui-même n’est le plus souvent guidé dans ses investigations que par des probabilités du genre de celles dont nous traitons ici, qui lui font pressentir la vérité cherchée avant qu’il n’ait réussi à lui donner par déduction l’évidence démonstrative, et à l’imposer sous cette forme à tous les esprits capables d’embrasser une série de raisonnements rigoureux.

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La probabilité philosophique se rattache, comme la probabilité mathématique, à la notion du hasard et de l’indépendance des causes. Plus une loi nous paraît simple, mieux elle nous semble satisfaire à la condition de relier systématiquement des faits épars, d’introduire l’unité dans la diversité, plus nous sommes portés à admettre que cette loi est douée de réalité objective ; qu’elle n’est point simulée par l’effet d’un concours de causes qui, en agissant d’une manière indépendante sur chaque fait isolé, auraient donné lieu fortuitement à la coordination apparente. Mais, d’autre part, la probabilité philosophique diffère essentiellement de la probabilité mathématique, en ce qu’elle n’est pas réductible en nombres : non point à cause de l’imperfection actuelle de nos connaissances dans la science des nombres, mais en soi et par sa nature propre. Il n’y a lieu ni de nombrer les lois possibles, par la variation discontinue ou continue d’un élément