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PROGRESSION DE L'INTÉRÊT 123

ne restait plus qu'à la déplorer, et la pièce se réduisait, comme nous l'avons dit, à une lamentation (Opvivoç). Mais comme il faut bien toujours qu'une pièce finisse, cette la- mentation, à défaut d'événement qui en marquât la li- mite, devait trouver son terme en elle-même. C'était un terme lyrique plutôt que dramatique. Il consistait géné- ralement en ceci, qu'à la phase aiguë de la révolte succé- dait celle des longues douleurs acceptées par nécessité. Après les sanglots et les cris, la plainte prolongée est déjà un commencement d'apaisement. La lamentation tra- gique avait pour terme naturel le moment où la nature humaine, tout en souffrant cruellement, laisse entrevoir qu'elle ne saurait suffire longtemps à la souffrance même. Peu à peu sans doute, cette façon de faire se modifia. A mesure que l'action s'enrichit d'événements, la part faite à l'ancienne lamentation fut plus petite. Quand il y eut un nœud, il y eut par là même un dénouement ; et comme les personnages prirent beaucoup plus de temps pour agir, il leur en resta moins pour pleurer. Mais, ici non plus, il n'y eut pas de changement brusque ; les vieilles habitudes persistèrent sous les nouvelles. La tra- gédie en Grèce ne s'est jamais décidée franchement, comme chez nous, à finir sur un acte violent. Les plus belles pièces des poètes grecs, par exemple VOEdipe roi de Sophocle, les Phéniciennes d'Euripide, se prolongent au delà de Tévénement final d'une manière qui nous étonne. Ces dernières scènes sont en fait un souvenir manifeste de la vieille lamentation primitive. Elles n'augmentent pas l'effet dramatique ; au contraire. En le prolongeant, elles l'atténuent même en un certain sens, ou plutôt elles le transforment. Elles lui ôtent ce qu'il a de brusque, d'âpre, de déchirant. Elles habituent les spectateurs à la douleur, et elles leur permettent par suite de se l'as- similer plus profondément. Ainsi ennoblie par les larmes et pénétrée par la réflexion, cette douleur toute vive,

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