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SA CONCEPTION DE LA TRAGÉDIE 191

Une grande image d'abord, et derrière cette image, toute une profondeur obscure, où apparaissaient çà et là, comme autant de clartés, ses idées favorites. Prométhée muet sous la main de ses bourreaux ou exhalant ses plaintes en face de la nature qui se tait ; Atossa super- bement parée, entourée d'un riche cortège de Fidèles, et, dans cette pompe même, écrasée soudain par le récit du messager de Salamine; Agamemnon, sur son char de triomphe, rentrant en vainqueur dans sa patrie, et, quelques instants après, ramené sanglant sur la scène pour que son cadavre y soit insulté par ses meurtriers ; Oreste, les bras en sang, montrant au peuple d'Argos le corps de sa mère et celui d'Égisthe ; ou bien, fugitif, hors de lui, tombant sans force au pied de l'autel d'Apollon. De telles images suscitaient spontanément dans Tesprit du poète tout ce qui devait les faire valoir : la mise en scène, les situations principales, l'inspiration fonda- mentale des chants et des dialogues. La plupart des drames d^Eschyle sont ainsi le développement d'une con- ception première, non pas abstraite, mais au contraire vivante et pour ainsi dire plastique, bien qu'associée à une idée. Il a vu ses pièces avant de les composer, et c'est autour de cette vision première qu'elles se sont faites. Do là vient que toute grande scène chez lui s'or- ganise en groupe sculptural et semble faite pour les yeux autant que pour l'esprit.

Voilà en quelque sorte le premier degré de sa concep- tion : une vision puissante, qui se décompose d'elle-même. Le second est de nature analogue. Dans cette âme d'ar- tiste, nourrie de lyrisme dès l'enfance, l'impression se traduit naturellement en mélodie. Ému par le spectacle intérieur qui surgit devant son imagination, il a besoin de dire ce qu'il sent ; et, pour rendre cette émotion, avant même que la poésie n'ait parlé en lui son langage précis, voici qu'une phrase musicale s'ébauche, un chant

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