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250 CHAPITRE VI. — SOPHOCLE

au dessein général signalé plus haut, de mettre en lu- mière une volonté réfléchie tendant à un but qu'elle atteint ou qui lui échappe. La discussion dramatique, à peine ébauchée par Eschyle, devient pour lui un des élé- ments les plus nécessaires du drame. C'est à elle qu'il emprunte sa lumière et en grande partie sa beauté mo- rale. Pour la rendre possible et variée, Sophocle construit ses pièces de façon que le petit nombre des personnages dont il dispose lui fournisse des oppositions d*idées gra- duées, depuis le simple dissentiment jusqu'à la contra- diction passionnée. Le protagoniste, autour de qui le drame se fait, reçoit des conseils, des avertissements, des prières, il est en butte à des menaces, il est poussé en avant ou au contraire retenu par des pressentiments ou des oracles. Tout cela n'est pas obscur et mystérieux comme dans Eschyle. Ce sont des amis qui le préviennent, qui le tempèrent, qui essaient d'adoucir son âpreté ou de modiflcr sa résolution. Ce sont des adversaires qui lui opposent des ordres, ou qui se moquent amèrement de ce qu'il a le plus à cœur, ou qui tentent de le détourner de son idée.Âmîs et ennemis servent au même dessein dramatique et contribuent également à la progression générale. En discutant avec les uns, en se défendant contre les autres, le protagoniste éclaire son âme, et de scène en scène l'intérêt profond qui tient tout en suspens apparaît davan- tage. Les impulsions instinctives étant discutées se trans- forment en résolutions ; les idées se groupent, se fortifient, s'entourent de raisons et de sentiments, se font principes et passions; les mouvements du cœurdeviennent héroïsme, les illusions s'endurcissent et passent à l'état d'aveugle- ment fatal. Et par suite, la tragédie se concentre, tout en 80 développant, elle subordonne ses efl'ets divers à uù effet d'ensemble toujours croissant, elle prend une sorte d'unité intime qui est saisissante, parce qu'elle a pour contre une seule âme et dans cette âme une volonté.

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