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II

EN SERVICE


Au premier janvier 1849 ; je trouvai à me placer dans une ferme, où travaillaient déjà deux autres domestiques mâles et deux femmes. À cette époque, toutes les prétentions, tout l’orgueil des jeunes campagnards consistaient à montrer leur force physique et leur adresse dans les travaux des champs ou dans les jeux. Aux pardons, dans les assemblées, entre jeunes gens, il n’était question que de force et d’adresse ; les fermiers en parlaient aussi entre eux, afin de pouvoir faire leur choix lors du louage des domestiques ; les jeunes filles à marier en jasaient également, car elles aussi avaient à faire leur choix. Mon père avait été et était encore un maître à manier tous les outils agricoles ; il m’avait donné de bonnes leçons pour l’entretien et le maniement de ces outils. Avec cela, et mon courage aidé par l’amour-propre, je me sentais capable de suivre sinon les plus forts, du moins ceux de moyenne force, et surtout les filles de fermes, avec lesquelles il ne fallait pas rester en arrière, sous peine de perdre tout prestige et l’estime même de ces filles, qui étaient très heureuses et très fières de vous battre, car elles obtenaient d’être citées et trouvaient à se placer plus avantageusement ou même à se marier ; le malheureux vaincu devenait un objet de moqueries et d’injures, et par suite, trouvait difficilement à se replacer. Je fus assez heureux pour me tirer de cette première année tout à mon honneur et à mon avantage. J’acquis ainsi d’emblée une double réputation à rendre jaloux tous les autres : j’étais un ouvrier capable, doublé d’un petit savant, car alors, quand on voyait un homme à la messe avec un livre, on le prenait pour un grand savant. J’emportais toujours le mien, celui que le curé m’avait donné. De plus, j’étais chargé par la fermière, sur les conseils du curé, de lire tous les soirs la Vie des saints et de dire les Grâces que je savais par cœur et que je scandais pathétiquement, avec une grande onction, un peu