Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/9

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

prières. Elle alla chercher deux bouteilles d’eau à la fontaine miraculeuse. Je récitai plusieurs pater et plusieurs ave, après avoir dégusté, matin et soir, un verre de cette boisson miraculeuse qui devait être, surtout à cette époque, plus propre à communiquer des maladies qu’à les guérir. En ce temps-là, Notre-Dame de Kerdevot jouissait d’une réputation et d’une vogue extraordinaires, à peu près comme celles dont jouit plus tard, à la Salette et à Lourdes, la Vierge de l’Immaculée Conception. Tous les enfants scrofuleux, les teigneux, tous les hommes et les femmes affligés de plaies variqueuses ou cancéreuses allaient se plonger dans cette fontaine et y décrasser leurs plaies. Ma mère et la vieille fille me recommandèrent surtout d’avoir la foi et une grande confiance dans le Sauveur du Monde et en sa divine mère. De la foi, j’en avais alors de quoi transporter toutes les montagnes, et ce fut sans doute, comme disait la bonne fille, cette foi solide qui me sauva autant, sinon plus, que l’eau de la fontaine de Kerdevot.

Au bout de deux mois, je fus complètement rétabli, et je fus conduit par la vieille et ma mère, pieds et tête nus, porter une chandelle de vingt sous à la Vierge. Ce fut au printemps, et bientôt je retournai aider mon père à faire des fagots de landes ; puis, durant l’été, j’allai en journée, aux foins et à la moisson. J’avais alors quatorze ans. Nous étions en 1848. Louis-Philippe était parti et nos vieux paysans ne parlaient plus que de Napoléon, qui avait promis des croix, des médailles et des pensions à tous ceux qui avaient servi sous son oncle, et beaucoup de belles choses à tout le monde. Mon père avait aussi servi le « Vieux » aux derniers jours ; il avait assisté aux dernières batailles de 1814 : il fut blessé aux environs de Paris, et entra à l’hôpital, d’où, après sa guérison et après l’abdication de l’Empereur, il fut renvoyé chez lui sans congé, sans aucun papier. Il ne pouvait donc pas certifier qu’il avait servi le « Vieux » et ne put rien obtenir du neveu, pas même la fameuse médaille de Sainte-Hélène ou de chocolat, comme on l’avait appelée. Il en fut un peu déçu et chagriné, surtout quand il pensait à cette balle qui était restée dans sa tête, et qui, selon lui, était le meilleur des certificats de présence sur le champ de bataille.