Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/20

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du département, qui venaient une fois par semaine à la ferme pour faire de l’agriculture pratique. On envoyait souvent des escouades vers moi, soi-disant pour m’aider à couper les fourrages, les ramasser, les transporter et les distribuer dans les râteliers pour faire la litière, et, en vérité, pour rire et pour m’embêter dans mon travail. Ils pouvaient se moquer de moi à leur aise, puisque je ne savais pas un mot de français, et, à eux, il leur était défendu de parler breton. Ces jeunes gens laissaient tomber des morceaux de papier que je ramassais avec soin, cherchant à y déchiffrer quelque chose. Malheureusement, je ne connaissais pas les lettres écrites à la main.

Un jour, cependant, je ramassai une grande feuille, sur laquelle tout l’alphabet se trouvait en plusieurs formes ; il y en avait même qui ne différaient guère des lettres imprimées. Ce fut pour moi une grande découverte. J’eus bientôt fait d’apprendre ces lettres ; en moins d’un mois, je pouvais lire tous les morceaux de papier que les écoliers semaient dans la ferme. Ce n’était pas bien difficile, du reste, car tout ça était bien écrit, presque moulé, et tout des mots concernant l’agriculture, tels que charrue, herse, vache, cheval, etc. Un autre jour, je trouvai un crayon ; j’essayai de copier les lettres et les mots que je pouvais lire. Ce travail me parut plus difficile ; j’avais beau m’escrimer, je ne pouvais arriver à former une seule lettre semblable à celles que je voyais tracées sur mon alphabet. Je n’avais pas beaucoup de temps à donner à ce travail, et encore je ne pouvais ou je ne voulais le faire qu’à la dérobée : j’avais peur d’être surpris dans ce travail qui n’entrait pas dans mes attributions de soigneur de vaches.

Malgré les soins que je mettais à me dissimuler, je fus trahi et vendu par la mère de madame Olive. C’était une vieille bonne femme qui allait souvent, quand le temps était beau, se promener dans les champs, ramasser des fleurs sauvages et respirer l’air des bois et des prairies. Un jour, je gardais mes vaches dans un des champs les plus éloignés de la ferme, où je me croyais à l’abri de tous yeux indiscrets. Ce jour-là, je m’étais muni d’une grande feuille de papier blanc que je comptais couvrir dans ma journée. Des mots : vaches, taureaux, cheval, charrue, arbre, etc. Elle me vit travailler :