Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/21

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— Donnez-moi votre papier, me dit-elle, je veux voir cela de près. C’est vous qui avez fait ça ?

Je répondis timidement :

— Oui.

— Mais alors, vous savez donc lire et écrire ? Où est-ce que vous avez appris tout ça ?

— Il y a longtemps, madame, que je sais lire le breton, et, depuis que je suis ici, grâce à ces morceaux de papier que les écoliers laissent tomber de leurs poches, je suis arrivé à lire un peu le français.

— Cela me paraît extraordinaire, dit-elle, sinon incroyable. Je vais montrer cela à mon gendre.

— Si vous faites cela, madame, lui dis-je, je suis perdu. M. Olive va me chasser tout de suite quand il saura que je m’occupe d’autre chose que de ses vaches. Je veux bien m’en aller à l’amiable, mais je ne tiens pas à être chassé comme malpropre.

La vieille mère m’assura cependant qu’il n’en serait rien, que M. Olive en serait même très content. Il fit semblant de l’être, en effet ; mais je ne me trompais pas : il était plus étonné que charmé ; il trouvait incroyable que j’aie pu apprendre cela par moi-même ; il disait que c’était dommage que je n’eusse pas de fortune qui me permît d’aller faire mes études, qu’on aurait certainement fait de moi quelque chose. C’était me dire à peu près ce que je pensais moi-même, et depuis longtemps. Mes pensées allaient encore plus loin : j’avais entendu dire que certains enfants pauvres, orphelins ou abandonnés, avaient été recueillis par des gens charitables et, mis à l’école ou en apprentissage, étaient parvenus à de bonnes positions, voire même quelques-uns à la célébrité. Je songeais que si une pareille faveur était tombée sur moi, on aurait fait de moi tout ce qu’on aurait voulu : j’avais un tel désir d’apprendre, un tel goût et une si bonne volonté, que j’aurais, je crois, dévoré bien vite tout ce qu’on aurait bien voulu m’enseigner.

Mais je vis bien que cette faveur ne devait pas tomber sur moi, et que si je voulais m’instruire, — et je le voulais sérieusement, — je ne devais compter que sur moi-même : comment ? Je ne voyais d’autre moyen que de me faire soldat. Mais je