Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/25

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qu’elle était venue chercher des nids, mais qu’en réalité elle me cherchait aussi, ayant supposé que je devais être de ce côté. Elle était quelque peu embarrassée depuis quelque temps, ne me voyant jamais le dimanche à la maison jouer aux cartes avec les autres domestiques ou aller avec en ville ou au bourg pour prendre une bonne petite soulographie. Maintenant elle était contente d’avoir éclairci le mystère, seulement elle me demanda si c’était toujours dans les champs que je passais ainsi mes dimanches.

— Non, dis-je, quand il fait froid ou quand il pleut, je me renferme dans le grenier où je suis sûr de ne pas être dérangé.

J’avais ramassé mon journal et le petit vocabulaire, et nous nous acheminâmes vers la ferme en causant. En arrivant, elle n’eut rien de plus pressé que de raconter à son oncle la découverte qu’elle venait de faire.

Je ne pouvais ni ne voulus rien nier. Le maire, après avoir laissé percer un peu aussi son étonnement, me demanda pourquoi j’allais ainsi me cacher pour lire : que je devais être, au contraire, fier de montrer mon savoir. Étant assez familier avec le maire, je lui dis franchement que ce n’était pas la peur qui me faisait me cacher ainsi, que jamais personne n’avait réussi à me faire peur, ni avec les lutins ni avec les couriquets, ni même avec le diable ; seulement, j’avais toujours craint, là comme ailleurs, de contrarier et de déplaire à mes maîtres en employant mon temps à autre chose qu’aux travaux de la ferme. Il se mit à rire et voulut mettre immédiatement mon intelligence à l’épreuve. Il me fit lire l’article que j’avais déjà lu à sa nièce dans le champ ; mais, ayant appris à lire dans le breton seulement, où toutes les lettres se prononcent, le maire me fit remarquer qu’en français il y avait beaucoup de lettres qui ne se prononçaient pas : car je disais ministrès, bataillonse, ils marchaiant, commandante.

À partir de ce jour, il me faisait lire presque tous les jours quelque article, soit dans son journal, soit dans quelque vieux livre, pour avoir le plaisir de rire de ma prononciation et peut-être aussi l’agrément de me corriger. Car il était très bon homme en tout, un peu moqueur, comme sont la plupart des