Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/45

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famille comme on recevait les voyageurs aux temps bibliques. Le lendemain, nous ne partîmes encore qu’à neuf heures du matin. Les traînards et les égarés de la veille eurent bien de la peine à se retrouver. Plusieurs hommes restèrent à l’hôpital de Rennes. Nous voyageâmes ainsi, par le même temps et à peu près dans les mêmes conditions, jusqu’aux premiers jours de mars, où nous arrivâmes enfin à Lyon, dans la seconde ville de France, alors gouvernée ou plutôt tyrannisée par le fameux Castellane, dont le nom seul faisait trembler les soldats aussi bien que les civils, « les pékins », surtout les pékins lyonnais, qui vivaient alors dans des transes continuelles, car ils étaient avertis qu’à la moindre velléité de révolte ou de désordre, Castellane ferait bombarder et incendier la ville par les canons des forts.


VI

SOUS CASTELLANE


Nous eûmes à éprouver, dès notre arrivée, la tyrannie, comme nous disions, de ce vieil autocrate. Après avoir fait quarante kilomètres ce jour-là dans la boue, il nous tint encore deux heures sur la place Bellecour pour nous passer en revue. Le colonel du 64e de ligne, arrivant aussi avec son régiment à peu près en même temps par une autre route, fut gratifié de trente jours d’arrêts pour avoir fait voyager ses hommes en guêtres blanches, ou du moins en guêtres de toile, car elles n’étaient guère plus blanches que les nôtres qui étaient en cuir noir.

Nous vîmes arriver le vieux sur la place, avec son inséparable cheval blanc, sa bosse légendaire, son chapeau de travers, son nez et son menton prêts à s’embrasser. Si Castellane eût eu les oreilles bien percées, en ce moment-là, il aurait entendu de belles litanies. Toutes les belles expressions, toutes les épithètes qui composaient alors le riche vocabulaire du soldat lui étaient adressées ; les officiers, qui tremblaient derrière les rangs, avaient beau dire tout bas « silence », les