Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/53

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tremblant un peu il est vrai, mais ce n’était que mieux pour la circonstance et pour le cantique même que l’on chantait.

Ce jour-là, j’eus l’explication des RR. PP., que je voyais sur tous les livres de l’école de la rue Sainte-Hélène et de l’église de la Charité : cela voulait dire les Révérends Pères jésuites. Chez nous, les curés bretons disaient à cette époque que ces gens-là n’étaient pas de vrais prêtres, qu’ils n’étaient pas consacrés. Qu’étaient donc ces hommes qui, à Lyon, pourtant, disaient la messe, confessaient et donnaient l’absolution ? Ici, il est vrai, il y avait deux sortes de jésuites : les jésuites en soutane et les jésuites en redingote ; il y en avait même, je l’ai su plus tard, en shako et en casque. En me rendant ce soir-là au fort Saint-Irénée, où nous étions casernés alors, je ne pouvais m’empêcher de songer à ce nom de jésuite, qui sonnait fort mal à mon oreille, quoique je ne connusse pas alors cette fameuse société.

En rentrant au fort, j’étais quelque peu tourmenté par ce nom de jésuite ; en arrivant dans mon escouade, ce fut bien autre chose encore. Un soldat de la compagnie, étant entré par curiosité, disait-il, dans l’église de la Charité, sur la fin de la messe, m’avait vu dans le chœur. Ce fut assez pour me faire passer pour un jésuite, et ce fut par ce nom que je fus reçu dans la chambrée. Un vieux soldat, qui se disait parisien, m’apostropha par :

— Te voilà, petit jésuite !

Et les autres de rire ; moi, je restai tout bête, sans trouver un mot à dire, moitié colère, moitié abasourdi. Quand ils eurent fini de me gouailler, cherchant à me donner un peu d’aplomb et un air de colère, je leur dis :

— Mes vieux amis, vous vous trompez beaucoup, si vous croyez trouver en moi un jésuite : sans les connaître, j’étais déjà et je suis toujours un de leurs plus grands ennemis. Quand, l’autre jour, je demandai au caporal ce que voulaient dire les RR. PP., qui sont sur le petit livre qu’on m’avait donné, il me répondit qu’il n’en savait rien. J’ai voulu le savoir et aujourd’hui je l’ai appris : je sais que ces lettres veulent dire Révérends Pères jésuites ; mais soyez persuadés qu’on ne verra plus mes pieds chez eux.

Je ne puis écrire ici toutes les vilenies, toutes les saletés