Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/64

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

jour de la grande fête de mon pays, la fête de Notre-Dame de Kerdevot qui m’avait guéri de la fièvre. Quoique beaucoup attiédi dans ma ferveur religieuse, je pensai tout de même que peut-être cette bonne dame me protégerait encore dans les terribles éventualités qui se préparaient.

Le mouvement commença. Nous marchâmes en colonne jusqu’à l’entrée des tranchées. Là on fit halte. De l’endroit où nous nous trouvions, on embrassait tout le panorama de Sébastopol, de la tour Malakoff, de la rade, de la ligne des troupes françaises, anglaises et piémontaises. Sur la hauteur du télégraphe, on voyait un grand nombre de civils, hommes et femmes, qui étaient venus de loin, sans doute, pour assister au drame qui allait se jouer, comme autrefois les Romains allaient au cirque assister et applaudir à la lutte des esclaves contre les bêtes féroces. Depuis le matin, le canon avait cessé ; il se faisait un grand silence qu’on n’avait pas eu, disaient les vieux, depuis longtemps ; mais ce silence avait quelque chose de lugubre, de terrible ; il faisait battre tous les cœurs.

Tout à coup une détonation se fit entendre du côté de Malakoff ; presque au même instant, un boulet, qui avait ricoché contre une tranchée, vint passer droit au-dessus de notre compagnie qui n’était pas encore engagée dans les tranchées ; tout le monde baissa plus ou moins la tête pour saluer ce monstrueux projectile ; il alla, sans faire de mal, s’entasser parmi ses confrères qui gisaient par milliers dans les ravins. C’était le signal du branle-bas.

Deux secondes après, la terre tremblait sous les bordées qui partaient toutes à la fois et de tous les côtés. Nous avions pris la file dans la tranchée, marchant les uns derrière les autres, le fusil en bandoulière. Les officiers et les sous-officiers nous criaient à chaque instant : « Baissez la tête ! » Nous avancions lentement ; souvent on entendait : Gare la bombe ! Une de ces bombes vint tomber à dix pas en face de notre compagnie. On cria : À plat ventre ! Nous nous jetâmes à plat ventre. Malgré toutes les précautions, cette bombe, en éclatant, nous fit cinq victimes, deux morts et trois grièvement blessés. Nous avions tous été éclaboussés, couverts de terre et de graviers. Les boulets, la mitraille, les biscaïens passaient