Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/65

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par-dessus nos têtes, rasant le parapet, nous aveuglant de terre et de poussière. Malgré les recommandations des chefs et malgré les volées de mitraille, je ne pouvais, par instants, m’empêcher de regarder par-dessus le parapet, cherchant à voir Malakoff, si nous en étions encore loin. Mais on ne pouvait plus rien voir qu’un immense nuage, noir et gris, de fumée et de poussière : les spectateurs civils du plateau du télégraphe ne devaient pas être contents.

Nous marchions toujours ; nous étions arrivés presque aux dernières parallèles. Tout à coup nos canons cessèrent leur feu ; mais en même temps la fusillade, qui ne s’était pas encore fait entendre, éclata drue et serrée du côté de Malakoff. C’était l’assaut qui commençait. On allait jouer la dernière scène de ce long et terrible drame. Nous étions arrêtés. Nous attendions notre tour de monter. Nous étions dans le ravin qui précède Malakoff : d’après le dire de M. Jurien de la Gravière, si les Russes y avaient seulement placé deux pièces de canon, jamais nous n’aurions pris cette fameuse tour, la clef de Sébastopol. Les Russes l’ont bien reconnu après, mais c’était trop tard… Des hommes du génie passaient devant, avec des cordes, des crampons, des échelles de corde et de bois. Les soldats riaient et se moquaient en disant : « Eh bien, mon vieux, s’il nous faut entrer par là dans Sébastopol, un par un, nous ne sommes pas près d’y être. » Du côté de Malakoff, commença à revenir aussi la file des blessés, avec des mouchoirs autour de la tête, des bras en écharpe ou traînant une jambe, d’autres portés sur des civières d’où l’on voyait le sang dégoutter.

La fusillade continuait toujours et le défilé des blessés augmentait. Nous étions avertis de nous tenir prêts, et notre capitaine, M. Lamy, nous exhortait à le suivre bravement. Nous demandions aux blessés qui passaient comment ça marchait là-haut ; mais leurs réponses étaient contradictoires : les uns disaient que les zouaves étaient déjà dans la tour, les autres disaient qu’on n’y entrerait jamais, et que nous serions tous sacrifiés comme au 18 juin. On commençait déjà à parler de trahison, lorsqu’une immense clameur, venant de tous les côtés à la fois : « Notre drapeau flotte sur la tour Malakoff ! Sébastopol est à nous ! » nous édifia enfin sur l’état des choses.