Page:Déguignet - Mémoires d un paysan bas breton.djvu/71

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l’autre côté de suite. » J’allais sortir par la bonne porte, ce que je n’aurais jamais espéré. Je ne me sentais pas mieux du tout. Je devais l’être, cependant, puisque le médecin le disait et que l’on me reconduisait parmi les vivants. J’étais sauvé, en effet ; au bout de huit jours, j’étais debout : je croyais que je revenais de l’autre monde. Grâce à un régime sain et réconfortant, au bout d’un mois, j’étais à peu près revenu à mon état normal.

Il se trouvait dans cette baraque un jeune caporal, un ex-séminariste, qui avait préféré la capote à la soutane. Ce jeune homme nous racontait tous les soirs des contes ou des histoires qui nous amusaient et nous égayaient beaucoup. C’était le premier homme que j’entendisse parler ce que je croyais être le vrai français. Nous fûmes bientôt de grands amis. Il était de Rennes ou des environs : nous étions donc un peu compatriotes. Je le félicitai sur son savoir et son talent d’orateur, à quoi il fut sensible et me remercia. Il me demanda si je n’avais pas fait mes classes : « Hélas, cher ami, je suis en train de les faire maintenant, mes classes, sur les champs de bataille ; je les avais commencées dans d’autres champs, en gardant les vaches. Mon savoir littéraire va jusqu’à lire et gribouiller quelques mots illisibles. J’étais venu au régiment dans l’espoir d’apprendre quelque chose, mais je me suis trompé, car je n’en vois guère le moyen. »

Mon nouvel ami possédait quelques vieux journaux français, choses rares là-bas, qu’il recevait de temps en temps de son pays. Il m’en montra un et me fit lire :

— Mais vous lisez à merveille.

— Oui, mon ami, je lis assez bien, comme tous ceux qui, sachant lire une langue européenne quelconque, savent aussi lire le latin ; mais, sur cent, il n’y en a pas un qui comprend ce qu’il lit ; il en est de même pour beaucoup, je crois, et en particulier pour moi à l’égard du français.

Il avait aussi du papier et de l’encre, dont on pouvait se fournir à Kamiech, et, tout de suite, sur son lit, il me fit griffonner quelques mots et trouva que ce n’était pas trop mal, en me disant que l’écriture n’était qu’un simple exercice manuel, un travail mécanique d’une importance secondaire dans l’instruction.