Page:Dablon - Le Verger, 1943.djvu/83

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Les deux amis descendirent. Ils quittèrent les trembles du sentier et rabattirent dans le chemin d’hiver, une cavée gorgée d’eau, frangée d’osmonde et de jeune mélèze, et débouchant sur une tourbière. Jacques et Maurice allaient tête basse, au pas redoublé ; les éponges blanchâtres des sphaignes se dérobaient sous leurs pieds, et leurs bottes alourdies crevaient les feuilles joufflues de la sarracénie pourprée. Lorsqu’ils entendirent le murmure de la Cascatelle, un frisson les tira de leur torpeur. Ils ne distinguaient plus les prèles et les fleurs pourpre des kalmias, et sur le lac, les moires violacées se rétrécissaient et se résorbaient dans le couchant. La montagne derrière eux s’affaissait dans la brune, comme un mulon au bout d’un champ annuité.

— Quand as-tu songé à tout ça pour la première fois ? demanda Jacques.

— En écoutant les Castonguay. Ils jouent au croquet, les Castonguay, par groupe de quatre. Je les entendais de ma fenêtre : des discussions sans fin pour savoir si Hector ou Aline avaient, oui ou non, perdu leurs droits ! À onze heures, le soir, ils se chamaillaient encore sur la véranda. Le lendemain, en classe, l’abbé Génin nous lisait du Péguy. Et j’ai compris, à une inflexion de sa voix et au souvenir de la partie de croquet, ce que depuis six mois il tentait de nous inculquer : notre monde à nous c’est un carré de terre battue, clôturé, où nous poussons des boules, et où pousser des boules suscite assez de problèmes et de drames pour nous satisfaire.

— Nous pourrions nous évader.

— Est-ce que cela en vaut la peine ?