Page:Darien - La Belle France.djvu/105

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être en ce fait que se trouve la meilleure raison d’espoir pour l’avenir. La bourgeoisie française, la plus féroce, la plus hypocrite, la plus ignorante du monde entier, est aussi la plus triste. Elle est triste d’une tristesse lourde, épaisse, grossière, comme produite par des digestions mauvaises, encombrées de cauchemars ; tristesse de maraudeurs repus et couards, qui sentent les remords de la ripaille volée leur monter dans la gorge avec les éructations ; tristesse de pénitents roublards et timorés, incrédules et superstitieux, auxquels la fatigue de l’orgie donne l’envie du jeûne, et la pensée du jeûne le goût sadique de l’orgie ; tristesse sentencieuse, tremblotante, gluante, qui poisse jusqu’à la misérable contrefaçon de gaîté qui sert à l’entretenir, bien plus qu’à la combattre. Gaîté fausse, nauséabonde, écœurante ; dont le ricanement grince ainsi que la serrure d’une cassette longtemps enfouie dans une fosse ; dont les hoquets ressemblent aux refoulements des pompes nocturnes. Ah ! cette gaîté ! La lamentable et puante chose !… Cette gaîté-là, complément indispensable de l’incurable consternation qui pèse sur la bourgeoisie française, lui fut fournie, depuis fort longtemps, par les charcutiers de la farce et les marmitons de l’anecdote, coquins sans style et sans esprit qui sont classés comme grands hommes. Leur réputation dure, soigneusement entretenue, replâtrée, repiquée, de temps en temps reprise en sous-œuvre. Celle de Molière, par exemple, est encore dans tout son éclat. Ce tapissier dévoyé, qui sut dresser à la véritable joie humaine le plus lugubre catafalque qu’on puisse rêver, est cité couramment comme un comique de premier ordre ; on l’égale aux plus grands ; à Shakespeare, tout naturellement ; et le sonnet d’Oronte, la seule chose à peu près bien qu’il ait jamais faite, est donné comme un modèle du ridicule. Remarquez que Beaumarchais, qui fut le seul grand comique français, est laissé de côté ; haï, en vérité ; généralement inconnu. Il est trop profond, trop spirituel ; et ce n’est pas cela qu’il faut. La tristesse de la bourgeoisie française a besoin, pour se détendre, des pollutions grasses de l’adultère physique et du jet tiède de la seringue.