Page:Darien - La Belle France.djvu/275

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Une face glabre, terreuse, visqueuse, avec des bajoues fatiguées qui dégoulinent, couleur de bouse ; il y a des rides, le long de tout ça, que je dirai tracées par une main d’oiseau de proie, étroites et profondes, qui sont comme des rainures pour la bave, des rigoles pour le venin. Des yeux qui semblent faits d’un peu de punaise écrasée, d’un peu de purin, d’un peu de pus — des yeux qui puent. — Un nez en éteignoir, dont les narines s’écartent l’une de l’autre, avec dégoût. Un front qui donne l’idée d’un mur de geôle, un mur de geôle crevassé, bossué, qu’on aurait beaucoup mouillé. Une bouche qui fut ouverte, par le tranchet narquois d’un précurseur du Père Peinard, dans le cuir factice des lèvres ; des dents qui sont fabriquées avec des bouts de vieux pianos — tous les pianos du truisme où l’on joue, à cinq doigts contre un, les requiem de l’intelligence. Et ces dents, qui voudraient mordre, furent ébréchées par les nerfs très durs des crapauds qu’avala la gueule. Et cette gueule, on a envie de cracher dessus, de s’accroupir dessus, de pleurer dessus. On ne sait pas ce qu’on a envie de faire dessus. On a envie d’y faire une fin. Car lorsqu’on a vu cette gueule-là, lorsqu’on pense que la nature a permis son apparition, on arrive à penser, malgré soi, que tout n’est réellement pas pour le mieux dans le meilleur des mondes et qu’il y a bien peu d’espoir pour la régénération de l’humanité. Ce qui vous console, c’est que l’homme misérable, de temps en temps, donne l’impression fugitive d’une créature douloureuse, persécutée par les roquets du Destin, et toujours en peine et toujours en panne. Alors, il vous prend l’air d’un vieux forçat libéré, mais en surveillance, désabusé et méditatif, qui polit philosophiquement sa canne.

Et la canne qu’il a polie, c’est la matraque au bout de laquelle brille la main de justice, la main qui a pris la couleur de l’or, à force. L’homme misérable fut un magistrat. Il fut la Magistrature (jusqu’à un certain point, seulement ; il ne faut rien exagérer). Je ne peux pas dire l’histoire de l’homme misérable. On la sait. C’est, hélas ! l’histoire même de la turpitude sociale en France. Fana-