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Il n’est pire disette pour un État que celle des hommes.
Jean-Jacques Rousseau.


La population de la France a cessé d’augmenter. Son énergie morale diminue tous les jours. La chair à canon va lui faire défaut, et elle s’en plaint ; elle ne déplore pas l’absent de caractères, qui lui manquent bien davantage.

Les êtres d’âme virile, doués d’une volonté clairvoyante et tenace qui sait se choisir un but et faire tous ses efforts pour l’atteindre, — les individus, en un mot, — sont rares en France. Quand ils existent, leur situation n’est pas enviable. Je dirais même qu’ils sont fort à plaindre, si je ne savais qu’ils ont le mépris de la pitié et qu’ils refusent d’être plaints. La France a la haine de l’homme qui pense par lui-même, qui veut agir par lui-même, qui n’a pas ramassé ses idées dans la poubelle réglementaire et qui fait fi des statuts des coteries abjectes que patente la sottise envieuse. Cet homme est marqué au front, dès qu’il se montre, d’un signe à la vue duquel tout le monde s’écarte. C’est un pestiféré. Un pestiféré pour lequel il n’y aura pas même d’hôpital. Il faut qu’il disparaisse, et le plus vite possible. Quelquefois il a la vie dure ; quelquefois il parvient, en dépit de tout, à atteindre presque son but, à obliger la foule imbécile à le regarder ou à l’écouter ; mais il est trop tard. Les temps d’épreuves, les années de misère ont fait leur œuvre ; et, en même temps que le succès, voilà le corbillard qui arrive. Car il ne faut pas que l’individu puisse vivre ; il ne faut pas qu’il donne au monde ce qu’il était venu pour donner ; il ne faut pas qu’il trouble le sommeil ou la digestion de la tourbe ignoble qui règne ; et, bien moins, qu’il puisse décider la horde d’esclaves qu’elle asservit à écouter ses paroles de révolte ; ou — plus dangereux encore — à contempler ses chefs-d’œuvre. Il faut qu’il crève. Il crève. Alors Mayeux, avec la bave de Jules Lemaître au coin des lèvres, prononce son oraison funèbre. En l’écoutant, le hideux Coppée ricane derrière le dos du petit épicier,