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  Gradation des insectes. 279

instincts divers à diverses périodes de son existence, pendant différentes saisons, ou selon les conditions où elle se trouve placée, etc. ; en pareil cas, la sélection naturelle peut conserver l’un ou l’autre de ces instincts. On rencontre, en effet, dans la nature, des exemples de diversité d’instincts chez une même espèce.

En outre, de même que pour la conformation physique, et d’après ma théorie, l’instinct propre à chaque espèce est utile à cette espèce, et n’a jamais, autant que nous en pouvons juger, été donné à une espèce pour l’avantage exclusif d’autres espèces. Parmi les exemples que je connais d’un animal exécutant un acte dans le seul but apparent que cet acte profite à un autre animal, un des plus singuliers est celui des pucerons, qui cèdent volontairement aux fourmis la liqueur sucrée qu’ils excrètent. C’est Huber qui a observé le premier cette particularité, et les faits suivants prouvent que cet abandon est bien volontaire. Après avoir enlevé toutes les fourmis qui entouraient une douzaine de pucerons placés sur un plant de Rumex, j’empêchai pendant plusieurs heures l’accès de nouvelles fourmis. Au bout de ce temps, convaincu que les pucerons devaient avoir besoin d’excréter, je les examinai à la loupe, puis je cherchai avec un cheveu à les caresser et à les irriter comme le font les fourmis avec leurs antennes, sans qu’aucun d’eux excrétât quoi que ce soit. Je laissai alors arriver une fourmi, qui, à la précipitation de ses mouvements, semblait consciente d’avoir fait une précieuse trouvaille ; elle se mit aussitôt à palper successivement avec ses antennes l’abdomen des différents pucerons ; chacun de ceux-ci, à ce contact, soulevait immédiatement son abdomen et excrétait une goutte limpide de liqueur sucrée que la fourmi absorbait avec avidité. Les pucerons les plus jeunes se comportaient de la même manière ; l’acte était donc instinctif, et non le résultat de l’expérience. Les pucerons, d’après les observations de Huber, ne manifestent certainement aucune antipathie pour les fourmis, et, si celles-ci font défaut, ils finissent par émettre leur sécrétion sans leur concours. Mais, ce liquide étant très visqueux, il est probable qu’il est avantageux pour les pucerons d’en être débarrassés, et que, par conséquent, ils n’excrètent pas pour le seul avantage des fourmis. Bien que nous n’ayons aucune preuve qu’un animal exécute un acte