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  Instincts spéciaux. 291

font aucun autre ouvrage. Elles sont incapables de construire leurs nids ou de nourrir leurs larves. Lorsque le vieux nid se trouve insuffisant et que les fourmis doivent le quitter, ce sont les esclaves qui décident l’émigration ; elles transportent même leurs maîtres entre leurs mandibules. Ces derniers sont complètement impuissants ; Huber en enferma une trentaine sans esclaves, mais abondamment pourvus de leurs aliments de prédilection, outre des larves et des nymphes pour les stimuler au travail ; ils restèrent inactifs, et, ne pouvant même pas se nourrir eux-mêmes, la plupart périrent de faim. Huber introduisit alors au milieu d’eux une seule esclave (Formica fusca), qui se mit aussitôt à l’ouvrage, sauva les survivants en leur donnant des aliments, construisit quelques cellules, prit soin des larves, et mit tout en ordre. Peut-on concevoir quelque chose de plus extraordinaire que ces faits bien constatés ? Si nous ne connaissions aucune autre espèce de fourmi douée d’instincts esclavagistes, il serait inutile de spéculer sur l’origine et le perfectionnement d’un instinct aussi merveilleux.

Pierre Huber fut encore le premier à observer qu’une autre espèce, la Formica sanguinea, se procure aussi des esclaves. Cette espèce, qui se rencontre dans les parties méridionales de l’Angleterre, a fait l’objet des études de M. F. Smith, du British Museum, auquel je dois de nombreux renseignements sur ce sujet et sur quelques autres. Plein de confiance dans les affirmations de Huber et de M. Smith, je n’abordai toutefois l’étude de cette question qu’avec des dispositions sceptiques bien excusables, puisqu’il s’agissait de vérifier la réalité d’un instinct aussi extraordinaire. J’entrerai donc dans quelques détails sur les observations que j’ai pu faire à cet égard. J’ai ouvert quatorze fourmilières de Formica sanguinea dans lesquelles j’ai toujours trouvé quelques esclaves appartenant à l’espèce Formica fusca. Les mâles et les femelles fécondes de cette dernière espèce ne se trouvent que dans leurs propres fourmilières, mais jamais dans celles de la Formica sanguinea. Les esclaves sont noires et moitié plus petites que leurs maîtres, qui sont rouges ; le contraste est donc frappant. Lorsqu’on dérange légèrement le nid, les esclaves sortent ordinairement et témoignent, ainsi que leurs maîtres, d’une vive agitation pour défendre la cité ; si la perturbation est très grande et que les