Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/16

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fées tièdes et capiteuses. Cela tenait à la fois de la serre et de l’étuve. Beaucoup de chaleur dans de la clarté ; des boiseries blanches, des marbres blancs, des fenêtres immenses, rien d’étouffé ni d’enfermé, et pourtant une atmosphère égale faite pour entourer quelque existence rare, affinée et nerveuse. Jenkins s’épanouissait à ce soleil factice de la richesse ; il saluait d’un « bonjour, mes enfants » le suisse poudré, au large baudrier d’or, les valets de pied en culotte courte, livrée or et bleu tous debout pour lui faire honneur, effleurait du doigt la grande cage des ouistitis pleine de cris aigus et de cabrioles, et s’élançait en sifflotant sur l’escalier de marbre clair rembourré d’un tapis épais comme une pelouse, conduisant aux appartements du duc. Depuis six mois qu’il venait à l’hôtel de Mora, le bon docteur ne s’était pas encore blasé sur l’impression toute physique de gaieté, de légèreté que lui causait l’air de cette maison.

Quoiqu’on fût chez le premier fonctionnaire de l’Empire, rien ne sentait ici l’administration ni ses cartons de paperasses poudreuses. Le duc n’avait consenti à accepter ses hautes dignités de ministre d’État, président du conseil, qu’à la condition de ne pas quitter son hôtel ; il n’allait au ministère qu’une heure ou deux par jour, le temps de donner les signatures indispensables, et tenait ses audiences dans sa chambre à coucher. En ce moment, malgré l’heure matinale, le salon était plein. On voyait là des figures graves, anxieuses, des préfets de province aux lèvres rases, aux favoris administratifs, un peu moins arrogants dans cette antichambre que là-bas dans leurs préfectures, des magistrats, l’air austère, sobres de gestes, des députés aux allures importantes, gros bonnets de la finance, usi-