Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/18

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aspects de Paris, les ponts, les Tuileries, le Louvre, dans un entrelacement d’arbres noirs comme tracés à l’encre de Chine sur le fond flottant du brouillard. Un large lit très bas, élevé de quelques marches, deux ou trois petits paravents de laque aux vagues et capricieuses dorures, indiquant ainsi que les doubles portes et les tapis de haute laine, la crainte du froid poussée jusqu’à l’excès, des sièges divers, chaises longues, chauffeuses, répandus un peu au hasard, tous bas, arrondis, de forme indolente ou voluptueuse, composaient l’ameublement de cette chambre célèbre où se traitent les plus graves questions et aussi les plus légères avec le même sérieux d’intonation. Au mur, un beau portrait de la duchesse ; sur la cheminée, un buste du duc œuvre de Félicia Ruys, qui avait eu au récent Salon les honneurs d’une première médaille.

« Eh bien ! Jenkins, comment va, ce matin ? dit l’Excellence en s’approchant, pendant que le costumier ramassait ses dessins de modes, épars sur tous les fauteuils.

— Et vous, mon cher duc ? Je vous ai trouvé un peu pâle hier soir aux Variétés.

— Allons donc ! Je ne me suis jamais si bien porté… Vos perles me font un effet du diable… Je me sens une vivacité, une verdeur… Quand je pense comme j’étais fourbu il y a six mois. »

Jenkins, sans rien dire, avait appuyé sa grosse tête sur la fourrure du ministre d’État, à l’endroit où le cœur bat chez le commun des hommes. Il écouta un moment pendant que l’Excellence continuait à parler sur le ton indolent, excédé, qui faisait un des caractères de sa distinction.

« Avec qui étiez-vous donc, docteur, hier soir ? Ce