Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/19

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grand Tartare bronzé qui riait si fort sur le devant de votre avant-scène ?…

— C’était le Nabab, monsieur le duc… Ce fameux Jansoulet, dont il est tant question en ce moment.

— J’aurais dû m’en douter. Toute la salle le regardait. Les actrices ne jouaient que pour lui… Vous le connaissez ? Quel homme est-ce ?

— Je le connais… C’est-à-dire je le soigne… Merci mon cher duc, j’ai fini. Tout va bien par là… En arrivant à Paris, il y a un mois, le changement de climat l’avait un peu éprouvé. Il m’a fait appeler, et depuis m’a pris en grande amitié… Ce que je sais de lui, c’est qu’il a une fortune colossale, gagnée à Tunis, au service du bey, un cœur loyal, une âme généreuse, où les idées d’humanité.

— À Tunis ?… interrompit le duc fort peu sentimental et humanitaire de sa nature… Alors, pourquoi ce nom de Nabab ?

— Bah ! les Parisiens n’y regardent pas de si près… Pour eux, tout riche étranger est un nabab, n’importe d’où il vienne !… Celui-ci du reste a bien le physique de l’emploi, un teint cuivré, des yeux de braise ardente, de plus une fortune gigantesque dont il fait, je ne crains pas de le dire, l’usage le plus noble et le plus intelligent. C’est à lui que je dois, — ici le docteur prit un air modeste — que je dois d’avoir enfin pu constituer l’œuvre de Bethléem pour l’allaitement des enfants, qu’un journal du matin, que je parcourais tout à l’heure, le Messager, je crois, appelle « la grande pensée philanthropique du siècle. »

Le duc jeta un regard distrait sur la feuille que Jenkins lui tendait. Ce n’était pas celui-là qu’on prenait avec des phrases de réclame.