Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/28

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deler une figure. Serrée dans une amazone de drap bleu à long plis, un fichu de Chine roulé autour de son cou comme une cravate de garçon, ses cheveux noirs et fins, groupés sans apprêt sur la forme antique de sa petite tête, Félicia travaillait avec une ardeur extrême, qui ajoutait à sa beauté la condensation, le resserrement de tous les traits d’une expression attentive et satisfaite. Mais cela changea tout de suite à l’arrivée du docteur.

« Ah ! c’est vous, » dit-elle brusquement, comme éveillée d’un rêve… « On a donc sonné ?… Je n’avais pas entendu. »

Et dans l’ennui, la lassitude, répandus subitement sur cet adorable visage, il ne resta plus d’expressif et de brillant que les yeux, des yeux où l’éclat factice des perles Jenkins s’avivait d’une sauvagerie de nature.

Oh ! comme la voix du docteur se fit humble et condescendante en lui répondant :

« Votre travail vous absorbe donc bien, ma chère Félicia ?… C’est nouveau ce que vous faites là ?… Cela me paraît très joli. »

Il s’approcha de l’ébauche encore informe, d’où sortait vaguement un groupe de deux animaux, dont un lévrier qui détalait à fond de train avec une lancée vraiment extraordinaire.

« L’idée m’en est venue cette nuit… J’ai commencé à travailler à la lampe… C’est mon pauvre Kadour qui ne s’amuse pas », dit la jeune fille en regardant d’un air de bonté caressante le lévrier à qui le petit domestique essayait d’écarter les pattes pour les remettre à la pose.

Jenkins remarqua paternellement qu’elle avait tort de se fatiguer ainsi, et lui prenant le poignet avec des précautions ecclésiastiques :