Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/29

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« Voyons, je suis sûr que vous avez la fièvre. »

Au contact de cette main sur la sienne, Félicia eut un mouvement presque répulsif.

« Laissez… laissez… vos perles n’y peuvent rien… Quand je ne travaille pas, je m’ennuie ; je m’ennuie à mourir, je m’ennuie à tuer ; mes idées sont de la couleur de cette eau qui coule là-bas, saumâtre et lourde… Commencer la vie, et en avoir le dégoût ! C’est dur… J’en suis réduite à envier ma pauvre Constance, qui passe ses journées sur sa chaise, sans ouvrir la bouche, mais en souriant toute seule au passé dont elle se souvient… Je n’ai pas même cela, moi, de bons souvenirs à ruminer… Je n’ai que le travail… le travail ! »

Tout en parlant, elle modelait furieusement, tantôt avec l’ébauchoir, tantôt avec ses doigts, qu’elle essuyait de temps en temps à une petite éponge posée sur la selle de bois soutenant le groupe ; de telle sorte que ses plaintes, ses tristesses, inexplicables dans une bouche de vingt ans et qui avait au repos la pureté d’un sourire grec, semblaient proférées au hasard et ne s’adresser à personne. Pourtant Jenkins en paraissait inquiet, troublé, malgré l’attention évidente qu’il prêtait à l’ouvrage de l’artiste, ou plutôt à l’artiste elle-même, à la grâce triomphante de cette fille, que sa beauté semblait avoir prédestinée à l’étude des arts plastiques.

Gênée par ce regard admiratif qu’elle sentait posé sur elle, Félicia reprit :

« À propos, vous savez que je l’ai vu, votre Nabab… On me l’a montré vendredi dernier à l’Opéra.

— Vous étiez à l’Opéra vendredi ?

— Oui… Le duc m’avait envoyé sa loge. »

Jenkins changea de couleur.

« J’ai décidé Constance à m’accompagner. C’était la