Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/35

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sans dire pourquoi, sans te préoccuper de l’effet qu’une pareille rupture pourrait avoir aux yeux du monde, tu t’es écarté de nous, tu as laissé là tes études, renoncé à ton avenir pour te lancer dans je ne sais quelle vie déroutée, entreprendre un métier ridicule, le refuge et le prétexte de tous les déclassés.

— Je fais ce métier pour vivre… C’est un gagne-pain en attendant.

— En attendant quoi ? la gloire littéraire ? »

Il regardait dédaigneusement le griffonnage épars sur la table.

« Mais tout cela n’est pas sérieux, et voici ce que je viens te dire : une occasion s’offre à toi, une porte à deux battants ouverte sur l’avenir… L’œuvre de Bethléem est fondée… Le plus beau de mes rêves humanitaires a pris corps… Nous venons d’acheter une superbe villa à Nanterre pour installer notre premier établissement. C’est la direction, c’est la surveillance de cette maison que j’ai songé à te confier comme à un autre moi-même. Une habitation princière, des appointements de chef de division et la satisfaction d’un service rendu à la grande famille humaine… Dis un mot et je t’emmène chez le Nabab, chez l’homme au grand cœur qui fait les frais de notre entreprise… Acceptes-tu ?

— Non, dit l’autre si sèchement que Jenkins en fut décontenancé.

— C’est bien cela… Je m’attendais à ce refus en venant ici, mais je suis venu quand même. J’ai pris pour devise : « Faire le bien sans espérance. » Et je reste fidèle à ma devise… Ainsi, c’est entendu… tu préfères à l’existence honorable, digne, fructueuse que je viens te proposer, une vie de hasard sans issue et sans dignité… »