Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/36

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André ne répondit rien ; mais son silence parlait pour lui.

« Prends garde… tu sais ce qu’entraînera cette décision, un éloignement définitif, mais tu l’as toujours désiré… Je n’ai pas besoin de te dire, continua Jenkins que briser avec moi, c’est rompre aussi avec ta mère. Elle et moi ne faisons qu’un. »

Le jeune homme pâlit, hésita une seconde, puis dit avec effort :

« S’il plaît à ma mère de venir me voir ici, j’en serai certes bien heureux… mais ma résolution de sortir de chez vous, de n’avoir plus rien de commun avec vous est irrévocable.

— Et au moins diras-tu pourquoi ? »

Il fit signe que « non », qu’il ne le dirait pas.

Pour le coup, l’Irlandais eut un vrai mouvement de colère. Toute sa figure prit une expression sournoise, farouche, qui aurait bien étonné ceux qui ne connaissaient que le bon et loyal Jenkins : mais il se garda bien d’aller plus loin dans une explication qu’il craignait peut-être autant qu’il la désirait.

« Adieu, fit-il du seuil en retournant à demi la tête… Et ne vous adressez jamais à nous.

— Jamais… » répondit son beau-fils d’une voix ferme.

Cette fois, quand le docteur eut dit à Joë : « Place Vendôme », le cheval, comme s’il avait compris qu’on allait chez le Nabab, agita fièrement ses gourmettes étincelantes, et le coupé partit à fond de train, transformant en soleil chaque essieu de ses roues… « Venir si loin pour chercher une réception pareille ! Une célébrité du temps traitée ainsi par ce bohème ! Essayez donc de faire le bien !… » Jenkins écoula sa colère dans un long monologue de ce genre ; puis tout à coup se secouant :