Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/44

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de garçons de bains, s’affairaient parmi des Éthiopiens immobiles et luisants comme des torchères de marbre noir, il était impossible de dire exactement où l’on se trouvait ; en tout cas, on ne se serait jamais cru place Vendôme, en plein cœur battant et centre de vie de notre Paris moderne. Sur la table, même dépaysement de mets exotiques, de sauces au safran ou aux anchois, d’épices compliquées de friandises turques, de poulets aux amandes frites ; cela, joint à la banalité de l’intérieur, aux dorures de ses boiseries, au tintement criard des sonnettes neuves, donnait l’impression d’une table d’hôte de quelque grand hôtel de Smyrne ou de Calcutta, ou d’une luxueuse salle à manger de paquebot transatlantique, le Péreire ou le Sinaï.

Il semble que cette diversité de convives — j’allais dire de passagers — dût rendre le repas animé et bruyant. Loin de là. Ils mangeaient tous nerveusement, silencieusement, en s’observant du coin de l’œil, et même les plus mondains, ceux qui paraissaient le plus à l’aise, avaient dans le regard l’égarement et le trouble d’une pensée fixe, une fièvre anxieuse qui les faisaient parler sans répondre, écouter sans comprendre un mot de ce qu’on avait dit.

Tout à coup la porte de la salle à manger s’ouvrit :

« Ah ! voilà Jenkins, fit le Nabab tout joyeux… Salut, salut, docteur… Comment ça va, mon camarade ? »

Un sourire circulaire, une énergique poignée de main à l’amphitryon, et Jenkins s’assit en face de lui, à côté de Monpavon devant le couvert qu’un domestique venait d’apporter en toute hâte et sans avoir reçu d’ordre, exactement comme à une table d’hôte. Au milieu de ces figures préoccupées et fiévreuses, au moins celle-là contrastait par sa bonne humeur, son