Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/45

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épanouissement, cette bienveillance loquace et complimenteuse qui fait des Irlandais un peu les Gascons de l’Angleterre. Et quel robuste appétit, avec quel entrain, quelle liberté de conscience il manœuvrait, tout en parlant, sa double rangée de dents blanches :

« Eh bien ! Jansoulet, vous avez lu ?

— Quoi donc ?

— Comment ! vous ne savez pas ?… Vous n’avez pas lu ce que le Messager dit de vous ce matin ? »

Sous le hâle épais de ses joues, le Nabab rougit comme un enfant, et les yeux brillants de plaisir :

« C’est vrai ?… Le Messager a parlé de moi ?

— Pendant deux colonnes… Comment Moëssard ne vous l’a-t-il pas montré ?

— Oh ! fit Moëssard modestement, cela ne valait pas la peine. »

C’était un petit journaliste, blondin et poupin, assez joli garçon, mais dont la figure présentait cette fanure particulière aux garçons de restaurants de nuit, aux comédiens et aux filles, faite de grimaces de convention et du reflet blafard du gaz. Il passait pour être l’amant gagé d’une reine exilée et très légère. Cela se chuchotait autour de lui, et lui faisait dans son monde une place enviée et méprisable.

Jansoulet insista pour lire l’article, impatient de savoir ce qu’on disait de lui. Malheureusement, Jenkins avait laissé son exemplaire chez le duc.

« Qu’on aille vite me chercher un Messager », dit le Nabab au domestique derrière lui.

Moëssard intervint :

« C’est inutile, je dois avoir la chose sur moi. »

Et avec le sans-façon de l’habitué d’estaminet, du reporter qui griffonne son fait divers en face d’une