Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/54

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son appel. « Vous m’apportez vos capitaux… moi zé vous donne tout oun pople. » L’affaire est enlevée.

« Bompain… Bompain… », appelle le Nabab enthousiasmé. Il n’a plus qu’une peur, c’est que la chose lui échappe ; et pour engager Paganetti, qui n’a pas caché ses besoins d’argent, il se hâte d’opérer un premier versement à la Caisse territoriale. Nouvelle apparition de l’homme en calotte rouge avec le livre de souches qu’il presse contre sa poitrine gravement, comme un enfant de chœur changeant l’évangile de côté. Nouvelle apposition de la signature de Jansoulet sur un feuillet, que le gouverneur enfourne d’un air négligent et qui opère sur sa personne une subite transformation. Le Paganetti, si humble, si plat tout à l’heure, s’éloigne avec l’aplomb d’un homme équilibré de quatre cent mille francs, tandis que Monpavon, portant plus haut encore que d’habitude, le suit dans ses pas et le couve d’une sollicitude plus que paternelle.

« Voilà une bonne affaire de faite, se dit le Nabab, je vais pouvoir prendre mon café. » Mais dix emprunteurs l’attendent au passage. Le plus prompt, le plus adroit, c’est Cardailhac, le directeur, qui le happe et l’emporte dans un salon à l’écart : « Causons un peu, mon bon. Il faut que je vous expose la situation de notre théâtre. » Très compliquée, sans doute, la situation ; car voici de nouveau M. Bompain qui s’avance et des feuilles qui s’envolent du cahier de papier azur… À qui le tour maintenant ? C’est le journaliste Moëssard qui vient se faire payer l’article du Messager ; le Nabab saura ce qu’il en coûte pour se faire appeler « bienfaiteur de l’enfance » dans les journaux du matin. C’est le curé de province qui demande des fonds pour reconstruire son église, et prend les chèques d’assaut avec la bru-