Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/76

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racolements sur place, des grâces frissonnantes, des jeux de prunelles et d’épaules, murmuraient quelques mots d’accueil.

« Merci… Oh ! merci… comme vous êtes bonne… »

Puis les couples se séparaient, car les soirées ne sont plus ces réunions d’esprits aimables, où la finesse féminine forçait le caractère, les hautes connaissances, le génie même des hommes à s’incliner gracieusement pour elle, mais ces cohues trop nombreuses dans lesquelles les femmes, seules assises, gazouillant ensemble comme des captives de harem, n’ont plus que le plaisir d’être belles ou de le paraître. De Géry, après avoir erré dans la bibliothèque du docteur, la serre, la salle de billard où l’on fumait, ennuyé de conversations graves et arides qui lui semblaient détonner dans un lieu si paré et dans l’heure courte du plaisir — quelqu’un lui avait demandé négligemment, sans le regarder, ce que la bourse faisait ce jour-là — se rapprocha de la porte du grand salon, que défendait un flot pressé d’habits noirs, une houle de têtes penchées les unes à côté des autres et regardant.

Une vaste pièce richement meublée avec le goût artistique qui caractérisait le maître et la maîtresse de la maison. Quelques tableaux anciens sur le fond clair des draperies. Une cheminée monumentale, décorée d’un beau groupe de marbre, « les Saisons », de Sébastien Ruys, autour duquel de longues tiges vertes découpées en dentelle ou d’une raideur gaufrée de bronze se recourbaient vers la glace comme vers la limpidité d’une eau pure. Sur les sièges bas, les femmes groupées, pressées, confondant presque les couleurs vaporeuses de leurs toilettes, formant une immense corbeille de fleurs vivantes au-dessus de laquelle flottaient le rayon-