Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/77

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nement des épaules nues, des chevelures semées de diamants, gouttes d’eau sur les brunes, reflets scintillants sur les blondes et le même parfum capiteux, le même bourdonnement confus et doux, fait de chaleur vibrante et d’ailes insaisissables, qui caresse en été toute la floraison d’un parterre. Parfois un petit rire, montant dans cette atmosphère lumineuse, un souffle plus vif qui faisait trembler des aigrettes et des frisures, se détacher tout à coup un beau profil. Tel était l’aspect du salon.

Quelques hommes se trouvaient là, en très petit nombre, tous des personnages de marque, chargés d’années et de croix, qui causaient au bord d’un divan, appuyés au renversement d’un siège avec cet air de condescendance que l’on prend pour parler à des enfants. Mais dans le susurrement paisible de ces conversations une voix ressortait éclatante et cuivrée, celle du Nabab, qui évoluait tranquillement à travers cette serre mondaine avec l’assurance que lui donnaient son immense fortune et un certain mépris de la femme, rapporté d’Orient.

En ce moment, étalé sur un siège, ses grosses mains gantées de jaune croisées sans façon l’une sur l’autre, il causait avec une très belle personne dont la physionomie originale — beaucoup de vie sur des traits sévères — se détachait en pâleur au milieu des minois environnants, comme sa toilette toute blanche, classique de plis et moulée sur sa grâce souple, contrastait avec des mises plus riches, mais dont aucune n’avait cette allure de simplicité hardie. De son coin, de Géry admirait ce front court et uni sous la frange des cheveux abaissés, ces yeux long ouverts, d’un bleu profond, d’un bleu d’abîme, cette bouche qui ne cessait de sou-