Page:Daudet - Le Nabab, Charpentier, 1878.djvu/83

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de son attitude dans la vie, une distinction paradoxale. Encore beau malgré ses cinquante-six ans, d’une beauté faite d’élégance et de proportion où la grâce du dandy se raffermissait par quelque chose de militaire dans la taille, et la fierté du visage, il portait merveilleusement l’habit noir, sur lequel, pour faire honneur à Jenkins, il avait mis quelques-unes de ses plaques, qu’il n’arborait jamais qu’aux jours officiels. Le reflet du linge, de la cravate blanche, l’argent mat des décorations, la douceur des cheveux rares et grisonnants ajoutaient à la pâleur de la tête, plus exsangue que tout ce qu’il y avait d’exsangue ce soir-là chez l’Irlandais.

Il menait une vie si terrible ! La politique, le jeu sous toutes ses formes, coups de bourse et coups de baccara et cette réputation d’homme à bonnes fortunes qu’il fallait soutenir à tout prix. Oh ! celui-là était un vrai client de Jenkins ; et cette visite princière, il la devait bien à l’inventeur de ces mystérieuses perles qui donnaient à son regard cette flamme, à tout son être cet en-avant si vibrant et si extraordinaire.

« Mon cher duc, permettez-moi de vous… »

Monpavon, solennel, le jabot gonflé, essayait de faire la présentation si attendue ; mais l’Excellence, distraite n’entendait pas, continuait sa route vers le grand salon emportée par un de ces courants électriques qui rompent la monotonie mondaine. Sur son passage, et pendant qu’il saluait la belle madame Jenkins, les femmes se penchaient un peu avec des airs attirants, un rire doux, une préoccupation de plaire. Mais lui n’en voyait qu’une seule, Félicia, debout au centre d’un groupe d’hommes discutant comme au milieu de son atelier, et qui regardait venir le duc, tout en mangeant tran-