Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/173

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De tout notre mobilier, je ne gardai qu’une chaise, un matelas et un balai ; ce balai me fut très utile, tu vas voir. J’installai ces richesses dans un coin de notre maison de la rue Lanterne, dont le loyer était payé encore pour deux mois, et me voilà occupant à moi tout seul ce grand appartement nu, froid, sans rideaux. Ah ! mon ami, quelle tristesse ! Chaque soir, quand je revenais de mon bureau, c’était un nouveau chagrin et comme une surprise de me retrouver seul entre ces quatre murailles. J’allais d’une pièce à l’autre, fermant les portes très fort, pour faire du bruit. Quelquefois il me semblait qu’on m’appelait au magasin, et je criais : « J’y vais ! » Quand j’entrais chez notre mère, je croyais toujours que j’allais la trouver tricotant tristement dans son fauteuil, près de la fenêtre…

Pour comble de malheur, les babarottes reparurent. Ces horribles petites bêtes, que nous avions eu tant de peine à combattre en arrivant à Lyon, apprirent sans doute votre départ et tentèrent une nouvelle invasion, bien plus terrible encore que la première. D’abord j’essayai de résister. Je passai mes soirées dans la cuisine, ma bougie d’une main, mon balai de l’autre, à me battre comme un lion, mais toujours en pleurant. Malheureusement j’étais seul, et j’avais beau me multiplier, ce n’était plus comme au temps d’Annou. Du reste, les babarottes, elles aussi, arrivaient en plus grand nombre. Je suis sûr que toutes celles de Lyon, — et Dieu sait s’il y en a dans cette grosse ville humide ! ─ s’étaient levées en masse pour venir assiéger