Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/177

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Tel que je te connais, toi, je suis sûr qu’à ma place tu n’aurais jamais osé retourner dans ces maisons et affronter les regards moqueurs de la valetaille. Eh bien moi, j’y retournai avec aplomb le jour même, dans l’après-midi, et, comme le matin, je demandai aux gens de service de m’introduire auprès de leurs maîtres, toujours de la part du curé de Saint-Nizier. Bien m’en prit d’avoir été brave : ces deux messieurs étaient visibles et je fus tout de suite introduit. Je trouvai deux hommes et deux accueils bien différents. Le comte de la rue de Lille me reçut très froidement. Sa longue figure maigre, sérieuse jusqu’à la solennité, m’intimidait beaucoup, et je ne trouvai pas quatre mots à lui dire. Lui de son côté me parla à peine. Il regarda la lettre du curé de Saint-Nizier, la mit dans sa poche, me demanda de lui laisser mon adresse, et me congédia d’un geste glacial, en me disant : « Je m’occuperai de vous ; inutile que vous reveniez. Si je trouve quelque chose, je vous écrirai. »

Le diable soit de l’homme ! Je sortis de chez lui, transi jusqu’aux moelles. Heureusement la réception qu’on me fit rue Saint-Guillaume avait de quoi me réchauffer le cœur. J’y trouvai le duc le plus réjoui, le plus épanoui, le plus bedonnant, le plus avenant du monde. Et comme il l’aimait, son cher curé de Saint-Nizier ! et comme tout ce qui venait de là serait sûr d’être bien accueilli rue Saint-Guillaume !… Ah ! le bon homme ! le brave duc ! Nous fûmes amis tout de suite. Il m’offrit une pincée de tabac à la bergamote, me tira le bout de