Page:Daudet - Le Petit Chose, 1868.djvu/202

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de l’eau, balayait la chambre, rangeait ma table. Moi, je n’avais le droit de toucher à rien. Si je lui disais : « Jacques, veux-tu que je t’aide ? »

Jacques se mettait à rire : « Tu n’y songes pas, Daniel. Et la dame du premier ? » Avec ces deux mots gros d’allusions, il me fermait la bouche.

Voici pourquoi :

Pendant les premiers jours de notre vie à deux, c’était moi qui étais chargé de descendre chercher de l’eau dans la cour. À une autre heure de la journée, je n’aurais peut-être pas osé ! mais, le matin, toute la maison dormait encore, et ma vanité ne risquait pas d’être rencontrée dans l’escalier une cruche à la main. Je descendais, en m’éveillant, à peine vêtu. À cette heure-là, la cour était déserte. Quelquefois, un palefrenier en casaque rouge nettoyait ses harnais près de la pompe. C’était le cocher de la dame du premier, une jeune créole très élégante dont on s’occupait beaucoup dans la maison. La présence de cet homme suffisait pour me gêner ; quand il était là, j’avais honte, je pompais vite et je remontais avec ma cruche à moitié remplie. Une fois en haut, je me trouvais très ridicule, ce qui ne m’empêchait pas d’être aussi gêné le lendemain, Si j ’apercevais la casaque rouge dans la cour… Or, un matin que j’avais eu la chance d’éviter cette formidable casaque, je remontais allégrement et ma cruche toute pleine, lorsque, à la hauteur du premier étage, je me trouvai face à face avec une dame qui descendait. C’était la dame du premier.